Interview Eddy Barea

Interview Eddy Barea

Dans la série “Joueur emblématique et vainqueur du titre de 1999”, après Lonfat et Juarez, place maintenant à Eddy Barea. Entretien avec un vrai servettien, qui n’aurait pourtant pas craché sur le maillot valaisan.

Que deviens-tu aujourd’hui, au-delà de tes activités de consultant à la RTS?

Activités qui ne nourrissent pas un homme! Je suis dans la finance et travaille dans une boîte de gestion de fortune indépendante. Je suis rentré à l’UBS dès la fin de ma carrière après la faillite du club en 2005 et y ai passé une douzaine d’années.

Est-ce que tu avais déjà commencé à préparer ta reconversion durant ta carrière?

Pas du tout. D’ailleurs à l’époque lorsque j’y réfléchissais, je ne me voyais absolument pas dans le monde de la finance qui était un peu une nébuleuse pour moi. Au tout début de ma carrière au Servette, j’avais commencé l’Uni en parallèle, mais j’avais assez vite déchanté arrêté. J’ai ensuite repris en Faculté de Droit en 2003 à Neuchâtel lorsque je jouais à Xamax et j’avais fait 3 semestres. J’ai dû faire un choix avec le foot car j’étais sous l’eau et me suis rendu compte que je n’étais plus performant que ce soit sur le terrain ou dans mes études et ai à nouveau arrêté celles-ci.

Je me suis par la suite présenté aux examens de physio à Genève où j’avais été pris, mais au final c’est une filière qui ne laisse pas tellement de temps pour travailler à côté. Et j’ai eu l’opportunité, par des contacts, de rejoindre l’UBS. C’était une période ou l’UBS et d’autres cherchaient des profils atypiques, qui ne sortaient pas uniquement d’Haute Ecole. Des gens avec une vision un peu moins binaire. J’ai suivi une formation et de fil en aiguille je suis devenu assistant de gestion, puis gestionnaire.

Quelle jeunesse as-tu vécue?

Mes parents étaient espagnols. Ils ont émigré en Suisse dans les années 60 et se sont rencontrés à Montreux. Ils ont ensuite déménagé à Genève où mon grand frère et moi sommes nés. Mon père était ouvrier et ma maman femme de ménage. Donc un milieu modeste, mais nous n’avons jamais manqué de quoi que ce soit.

Ma maman est tombée malade lorsque j’avais 4 ans. Un cancer. L’opération de sa tumeur avait mal tourné et elle a ensuite passé 5 ans dans un état presque végétatif à l’Hôpital Cantonal. Je n’ai donc aucun souvenir important avec ma maman.

On était donc trois mecs à la maison. Mon père qui devait tout gérer, avec deux garçons de 4 et 9 ans. Il cumulait les jobs. Loin de moi l’envie de faire pleurer dans les chaumières, mais c’est vrai que c’était un environnement particulier. Ça a forcément conditionné ma façon d’être.

Et tes débuts dans le foot?

J’ai commencé le foot au Club Athlétique Genevois, qui a ensuite fusionné avec le FC Regina. J’ai été recruté en juniors C par le Servette où j’ai gravi tous les échelons. Puis, alors que j’étais en juniors A, le coach de l’époque, Michel Renquin, me fait monter en première équipe avec qui j’étais parti faire le stage de pré-saison à Crans-Montana.

Je suis ensuite retourné jouer en Espoirs et à Nöel, le directeur sportif du club me convoque avec un autre joueur pour nous annoncer que des clubs de Ligue Nationale B étaient intéressés à nous signer en prêt. Je suis parti six mois à Chênois, qui jouait le tour de promotion de Ligue Nationale A. Ça a été très formateur. Le coach me faisait confiance et j’ai beaucoup appris dans une équipe composée de vieux briscards où j’ai été très bien accueilli. Retour ensuite au Servette pour la saison 1993-1994, celle de mon premier titre.

Johan Lonfat nous disait que pour lui, avoir commencé avant l’arrêt Bosman était une opportunité car les clubs donnaient plus leur chance aux jeunes du sérail. Estimes-tu en avoir aussi bénéficié?

Je ne sais pas. C’est marrant parce que je n’y avais pas forcément pensé. Alors dans un sens oui, parce que le nombre d’étrangers était limité, mais d’un autre côté il y avait également moins de joueurs suisses à l’étranger. Je ne serai pas capable de te dire de tête mais si tu prends l’équipe nationale de la Coupe du Monde 1994 aux USA il devait y avait 5 ou 6 joueurs qui jouaient à l’étranger. À mon arrivée à Servette il n’y avait pratiquement que des internationaux. Hakan Mild était international suédois, Sonny Anderson allait le devenir pour le Brésil, Oliver Neuville allait devenir international allemand. Mais peut-être qu’il a raison effectivement. C’est devenu plus compliqué après l’arrêt Bosman.

Que représentait le derby contre Sion à ton époque?

C’est très générationel. Si tu poses la question à Jacky Barlie il te dira que le vrai derby est contre Lausanne. Quelqu’un qui aura plutôt évolué dans les années 80 te dira que le gros choc était contre Xamax. Et moi c’était Sion. Lausanne évoluait régulièrement en Ligue Nationale B à l’époque et Sion, au contraire, a gagné deux championnats dans les années 90, plusieurs Coupes… C’était le rival principal du Servette durant cette période. Il y avait donc le match contre Sion, qui était LA grosse rivalité, et il y avait également le match contre Grasshopper qui était important.

Comment vivais-tu ces matchs?

J’adorais. Vraiment. Je me rappelle de scènes à Tourbillon où tout le stade criait « Barea enculé » parce que j’avais posé un gros tacle sur Luis Milton. J’avais presque plus de plaisir à vivre l’hostilité du camp adverse que le soutien du notre. Alors bien sûr que j’étais sensible aux chants et encouragements de nos supporters, mais j’adorais quand on jouait à l’extérieur et surtout quand l’hostilité du public était tournée contre moi.

Johan Lonfat nous parlait également des bonnes relations entre les joueurs de Servette et Sion à l’époque, malgré l’antagonisme entre les deux clubs.

Oui, je confirme. Il y avait vraiment une bonne relation entre les joueurs romands des deux équipes. Si je dois citer des anciens coéquipiers qui sont devenus des amis, il n’y a pratiquement que des Valaisans. Alexandre Rey, Johan Lonfat, Sebastien Fournier, Sebastien Barberis qui est Valaisan d’origine. Ce sont des gens entiers, qui ne vont pas par quatre chemins pour te dire les choses.

Quand j’ai quitté le Servette j’aurais d’ailleurs adoré jouer à Sion. Déjà parce que je ne déteste aucun club et en tout cas pas Sion. Je sais bien qu’il y a une haine viscérale entre les supporters des deux camps, et que je peux tout à fait comprendre. Ça fait partie de l’ADN de l’ultra. Et malgré cette rivalité je pense que chaque supporter préfère aller faire un parcage à Tourbillon qu’au Letzigrund.

Et finalement tu ne nous auras pas quitté pour Sion, en 1999, mais pour Lugano.

Oui. J’étais en fin de contrat après le titre et j’avais été un peu mené en bateau par la direction de l’époque, notamment par Patrick Trotignon (manager général du club de 1997 à 2002). J’ai assez vite senti que je n’étais pas un joueur dont il fallait absolument renouveler le contrat au plus vite. Ils m’ont quand même fait une proposition, pour la forme, qui pour moi n’était pas acceptable. Et ils avaient déjà deux-trois joueurs dans les tuyaux, dont Matteo Vanetta qu’ils avaient signé de Sion pour me remplacer.

Quel est ton plus beau souvenir sous le maillot grenat?

La Pontaise en 1999. Je ne vais pas te le raconter pour la millième fois, tu l’as déjà entendu. La dramaturgie du match, le classement, la rivalité, les buts… De mes deux titres (1994 et 1999) c’est forcément celui-ci. J’étais encore jeune lors du premier et je n’avais pas beaucoup joué. Il est sur mon CV mais je ne me sens pas très légitime. J’étais en revanche titulaire lors du deuxième, je l’ai donc savouré différemment.

Tu fais 1m80. Penses-tu qu’il serait possible aujourd’hui de faire carrière comme défenseur centrale sans avoir quelques centimètres en plus? Hilton nous déclarait récemment qu’il ne sait pas si il aurait pu réussir aujourd’hui du haut de son mètre 83.

Il y a quand même quelques exemples contraires. C’est vrai qu’un mètre quatre-vingt ce n’est pas très grand, mais Sergio Ramos (1m84), par exemple, ne fait pas beaucoup plus. Il faut compenser par une bonne détente et un bon timing au niveau du jeu de tête. Et il faut évidemment être plus rapide que les défenseurs qui sont plus grands.

Alors oui ça serait certainement plus compliqué aujourd’hui, d’autant que ma taille était déjà quelque chose qu’on me reprochait dans les équipes nationales junior. Il y avait une forme de ségrégation sur le physique à l’ASF où ils cherchaient plus des golgoths en défense. Mais après je ne l’ai jamais ressenti durant mes années en professionnel.

Tu es souvent en Tribune Nord durant les matchs. Tu es plus ambiance populaire de la Nord que des petits fours et champagne des loges?

Alors oui clairement. On a un groupement des anciens joueurs de Servette qui sous Pishyar (il se marre) nous avait offert un abonnement à vie. Un Hall of Fame. Bref, on n’avait rien demandé, mais on a bien redynamisé ce mouvement. On doit être maintenant environ 150 membres, on fait notre Assemblée Générale chaque année. Et puis on participe à des événements, des matchs de gala. On a par exemple fait dernièrement les 60 ans du FC Perly. Et on a négocié par la suite des abonnements à prix réduits en tribune principale avec les différentes directions. Je vais donc dans l’une ou l’autre tribune, selon si je vais seul ou avec des amis. Et c’est vrai que j’aime beaucoup la Nord, surtout quand il fait beau.

Tu seras au stade dimanche?

Oui, mais je ne sais pas encore dans quelle tribune. Certainement en principale parce que je vais amener ma fille aimerait emmener des amis.

Qu’attends-tu de ce 114è Derby du Rhône?

Je suis nul à ce jeu-là. Mais Servette est actuellement meilleur. Sion est dans une nouvelle période de transition avec le retour de Tramezzani. Ils n’ont pas encore trouvé leur plan de jeu et leur rythme de croisière. Pour autant qu’ils le trouvent, parce que c’est un contingent que j’ai de la peine à comprendre. Il y a beaucoup de déchets et beaucoup de joueurs qui n’ont à mon sens pas le niveau ou n’apportent pas grand chose. Et Servette est une équipe qui est généralement solide à la maison, difficile à bousculer.

Il faut dire aussi qu’il n’y a plus la même rivalité et tension qu’à l’époque. Aujourd’hui je pense que les joueurs attendent plus les matchs contre YB ou contre Bâle que contre Sion. J’avais aussi été marqué lors de la finale de Coupe entre Bâle et Sion en 2015 au Stade de Genève. Ce n’était pas le Sion de finale de Coupe.

J’en ai joué une contre eux, en 1996, et je peux te dire que les sédunois étaient transformés. Un mec comme Christophe Bonvin, qui était l’incarnation de la classe et du respect sur un terrain m’a craché dessus et tiré le maillot comme il ne l’a jamais fait en finale. Les finales les transformaient, on aurait dit que les gars étaient sous acide. Et ça n’opère plus à Sion. Donc je pense qu’il n’y pas trop de pression à avoir côté servettien. Il faut grapiller des points pour continuer à s’accrocher au quatuor de tête. Je m’attends à une victoire.

On ne peut pas ne pas revenir sur les événements du match à St Gall et l’arbitrage douteux de Monsieur Piccolo.

Alors je n’ai pas vu le match en direct parce que je fais partie de ceux qui n’ont pas Blue. Mais j’ai vu les reflets. Le pénalty sur Rodelin me paraissait assez flagrant. La faute sur Imeri ne valait pas rouge selon moi, parce que le contrôle d’Imeri va vers l’extérieur du but. Je peux donc comprendre le jaune parce que fondamentalement il ne va pas au but. Ça ne met selon moi pas un terme à une occasion flagrante de but.

Et sur le 2-1 pour St Gall je ne suis à nouveau pas aussi péremptoire que certains. Schalk ne joue selon moi pas le duel. Et quand un joueur joue le duel à fond et l’autre pas du tout ça donne des chocs impressionnants. Après c’est vrai qu’il y a ce coude levé du St Gallois qui méritait certainement faute, il y avait peut-être un excès d’engagement. En direct je n’aurai peut-être pas sifflé faute, mais en direct et après avoir vu les images tu dois clairement revenir en arrière et annuler le but. Clairement.

Le grand problème est que ce n’est pas la première fois. Et cette sempiternelle incompréhension du fait que les arbitres ne se justifient pas. Ils pourraient, au moins moment où ils visionnent les images, expliquer leur décision. Ça pourrait éviter des polémiques.

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