Interview Johan Lonfat
Avec le maillot le plus neutre qui soit.

Interview Johan Lonfat

À quelques jours du deuxième derby du Rhône de la saison, entretien avec l’un des membres les plus éminents du gang des valaisans ayant rejoint le plus grand club romand.

Tu es né à Martigny en 1973. Quel type de jeunesse as-tu vécu?

Mon père était professeur, ma mère était mère au foyer. J’ai grandi dans un milieu citadin, mais tous les valaisans ont un côté très terrien. Mes racines familiales sont profondes et m’ont toujours permis de garder les pieds sur terre. Je n’ai jamais tout misé sur le foot quand j’étais jeune, mes études avaient vraiment la priorité et j’étais d’ailleurs plutôt parti pour ça. Après j’ai eu la chance d’être engagé très jeune comme professionnel à Sion.

J’ai eu une enfance très heureuse. Je l’ai surtout passée dehors à m’amuser, ce que les jeunes ne font plus trop maintenant. Après l’école on se retrouvait pour jouer avec mes cousins et d’autres enfants du quartier, ma mère devait m’appeler dix fois avant que je rentre à la maison prendre le repas. C’était une autre époque, où l’on passait notre vie dehors.

Jusqu’où es-tu arrivé au niveau de tes études?

Jusqu’à la maturité. Je jouais déjà à l’époque en équipe première de Martigny en Première Ligue, parce qu’il y avait de nombreux blessés dans l’effectif. Je comptais prendre une année sabbatique après le Collège, pour peut-être voyager, apprendre une langue et réfléchir à ce que je voulais entreprendre comme études universitaires.

Et c’est à ce moment-là que j’ai été repéré et ai eu l’opportunité de signer un contrat d’un an à 1’500 francs par mois comme stagiaire à Sion et que j’ai vraiment basculé dans le monde du foot.

Je n’ai donc pas suivi une filière comme aujourd’hui où tu te retrouves en centre de formation à 14 ans. Je n’ai jamais raté une heure de cours, sauf une fois où je suis parti avec les moins de 17 ans et ai raté 2 jours de Collège. C’était vraiment l’école avant tout et le foot ensuite.

Avant cela tu ne t’étais jamais dit que tu avais peut-être le talent pour faire carrière?

Pas avant mes 16 ans quand j’étais en juniors B à Martigny. La première équipe était alors entrainée par Uwe Rapolder, qui a ensuite coaché St Gall et des clubs allemands. Il était très formateur et venait souvent piocher dans les juniors A ou B pour les entraînements de la première. Et c’est quand j’ai commencé à être appelé, à faire des entraînements spécifiques, que je me suis rendu compte qu’il y avait peut-être quelque chose à faire dans le foot.

J’ai donc fait deux années en Première Ligue, de 16 à 17 ans. Et jouer à cet âge-là, alors que je pesais 62 kilos et étais opposé à des adultes, c’était le meilleur apprentissage possible. Beaucoup plus que d’être en centre de formation et de ne jouer qu’avec des jeunes de mon âge. On jouait à Vevey, à Grand-Lancy, on a fait les finales de promotion. Je me suis vraiment aguerri.

Que représentait pour toi le maillot du FC Sion quand tu y es arrivé en 1992?

Il représente beaucoup pour tous les valaisans. Je suis en plus arrivé l’année après le premier titre de champion du club. J’avais comme idole Alexandre Rey, avec qui j’ai joué ensuite à Sion et Servette et qui est aujourd’hui un ami, on se voit encore régulièrement. Et puis il n’y a pas énormément d’autres activités en Valais, donc on grandissait vraiment avec l’image des jeunes valaisans qui réussissaient au club.

Revêtir ce maillot a été une grande fierté. Je ne rêvais pas de Manchester United ou de Barcelone. Aujourd’hui avec les médias et les réseaux sociaux, les stars ne sont plus des stars locales. C’est les Ronaldo, Messi, Haaland… Je vais même aller plus loin : quand j’avais 14, 15 ans je faisais ramasseur de ballons à Martigny. Et pour moi les gars de la première équipe c’était déjà quelque chose d’extraordinaire. Et on parle de Première Ligue ou de Ligue B. Maintenant un jeune qui dit que son joueur préféré joue au Stade Lausanne Ouchy ça ferait rigoler tous ses amis.

Est-ce que le FC Sion de l’époque était déjà le grand tout et n’importe quoi de ces dernières années?

Beaucoup moins, déjà parce que c’était avant l’arrêt Bosman. Il y avait donc très peu de joueurs étrangers et c’était sûrement aussi notre chance à l’époque. Aujourd’hui c’est très difficile pour un jeune valaisan d’arriver à éclore sans passer par un centre de formation. Peut-être qu’avec le parcours que j’ai eu, pas du tout bercé par le foot, je n’aurais pas pu percer.

Les effectifs étaient aussi beaucoup moins pléthoriques. On était 18 ou 20, avec deux ou trois jeunes des espoirs qui intégraient l’équipe. Aujourd’hui le foot est devenu un monde de mercenaires et ce n’est pas propre qu’au FC Sion. Il n’y a que très peu de joueurs qui s’identifient aux clubs et à leur histoire.

Tu quitteras le FC Sion en 1998 pour nous rejoindre. Pourquoi?

Parce qu’il y avait à Servette un entraîneur (Gérard Castella) qui croyait en moi. Il m’a beaucoup appelé, est venu me voir et m’a convaincu du projet du club. Je faisais vraiment partie de ses plans et c’était très important pour moi. On peut d’ailleurs en faire un parallèle avec ce qu’il se passe maintenant. Les entraineurs ne font plus leur équipe, c’est devenu le travail des présidents, des directeurs sportifs et des agents. Ce n’est selon moi pas comme ça qu’il faut construire et malheureusement à Sion on n’a pas encore compris ça.

Passer de Sion à Servette n’a donc pas été un choix compliqué malgré l’animosité entre les deux clubs?

Non, et j’ai toujours eu une certaine distance vis-à-vis de cette animosité. D’autant plus que je m’entendais bien avec tous les gars : Barea, Karlen, Juarez, Pédat… J’aimais bien ce côté rivalité pour l’émulation que ça pouvait créer, c’était extraordinaire. Je m’entendais par exemple beaucoup moins avec les lausannois avec qui j’ai toujours eu beaucoup de peine à part 2-3 comme Londono ou Thurre, et les pires étaient les luganais. Mais je n’ai jamais eu de problèmes avec les genevois, au contraire. Il y avait toujours une bonne ambiance entre nous.

Les amis et la famille ne t’ont pas trop chambré non plus?

Ah oui bien sûr! Mais je devais faire un choix sportif qui au final s’est avéré payant puisqu’on a gagné le titre. Et il n’y a pas que les titres, il y a aussi le développement personnel. J’ai quitté le cocon familial pour m’installer à Genève, j’ai adoré la ville, je me suis ouvert à d’autres choses.

Et puis à Martigny il y a toujours eu différents clans de supporters et les gens n’aiment pas forcément le FC Sion. Il y a beaucoup de supporters de Servette et certains de mes amis l’étaient et ont été très contents que je signe!

On ne peut pas ne pas revenir sur le 2 juin 1999, que tu as certainement abordé comme une finale, toi qui avais déjà gagné 3 fois la Coupe de Suisse.

Exactement, c’était une vraie finale à 3 avec Lausanne et Grasshopper. On était vraiment mal partis sur ce match avant ce renversement de situtation total et toute cette dramaturgie. Et puis cette ambiance extraordinaire, les éclairs, la pluie, et ces buts dingues. C’est vraiment l’un des matchs si ce n’est le match le plus incroyable que j’ai joué.

Mais il y a eu cet énorme regret ensuite avec ce barrage de Ligue des Champions perdu contre Sturm Graz, comme Juarez te l’a bien décrit. On a échoué d’un rien avec cette défaite au match aller 2-1 alors qu’on aurait pu faire beaucoup mieux. Et je n’ai pas pu jouer le match retour pour des histoires un peu bizarres de blessures. Je pense qu’on avait vraiment les moyens de passer ce cap et de nous qualifier pour la phase de groupes.

Est-ce que tu pourrais revenir sur cette histoire de blessure qui t’aura empêcher de jouer le match retour contre Sturm Graz?

(Il hésite un moment) C’est un peu délicat et je ne veux nuire à personne. Mais je vais te le dire parce que je pense qu’il y a prescription aujourd’hui. Je m’étais un peu fait mal à l’entraînement durant la semaine du match retour, ça ne s’était d’ailleurs pas su dans la presse. Le masseur de l’équipe, Jean-Claude Giovanella, m’avait fait un bandage compressif qu’il a trop serré et ça a occasionné une thrombose au mollet.

J’étais donc dans l’impossibilité de jouer. C’était un peu rocambolesque, mais j’ai cru comprendre par la suite que ce n’était pas forcément à cause du bandage trop serré, mais plutôt de mon système sanguin qui a une aptitude à développer des thromboses. Mais voilà, j’ai raté le match retour à cause de ça et c’est un énorme regret.

Quelle était l’ambiance dans les vestiaires avant les matchs à une époque où les joueurs n’étaient pas DJ et où il y avait une plus grande intimité?

Je pense qu’au final c’est toujours plus ou moins la même chose. Certains rigolent et ont besoin de faire les cons, d’autres s’isolent ou vont dans les douches pour jouer avec un ballon contre le mur. Certains boivent cinq cafés. C’est une ambiance spéciale où chacun est dans sa bulle. Et tu as une telle adrénaline que la concentration vient toute seule. C’est des moments que je ne vis plus dans la vie de tous les jours. Aujourd’hui je suis gestionnaire et n’ai plus la même pression.

Tu partiras de Genève en 2002 pour rejoindre Sochaux avec un autre servettien, Wilson Oruma.

On avait une très, très bonne relation. J’ai appris que c’était compliqué pour lui dernièrement, qu’il est retourné au Nigeria et a tout perdu. C’était un gars qui avait une joie de vivre extraordinaire. On le charriait un peu sur sa date de naissance, on ne savait pas vraiment quel âge il avait. Il nous disait toujours qu’il était né autour de Noël (sa date de naissance officielle est le 30.12.1973).

Il était drôle. Un jour il arrive à Sochaux et me dit «Mais c’est quoi cette histoire? J’ai reçu un truc à payer et je n’ai plus d’argent, j’ai tout dépensé!». Je regarde et c’était les impôts. Il a dû emprunter, faire des avances sur salaire parce qu’il avait tout envoyé au Nigeria. C’est la folie parfois ce qu’il se passe dans le foot.

Est-ce que le saut a été grand entre le championnat de Suisse et la Ligue 1?

Oui quand même. C’était beaucoup plus dur physiquement et j’ai eu besoin d’une bonne période d’acclimatation. Mais j’ai eu la chance de tomber sur un groupe un peu comme le Servette actuel: pas forcément des gros gabarits, mais on avait un plan de jeu bien défini et technique, fait de jeux de passes. On jouait simple et vite vers l’avant. On a fini deux fois 5è du championnat et qualifiés en Europe avec peut-être le 16è budget.

Tu n’auras au final connu que 3 clubs dans ton parcours professionnel. Était-ce par loyauté ou par manque d’opportunités?

Un peu des deux. Mais est-ce que c’est un manque d’opportunités quand tu es dans un bon club et que tu es épanoui? J’ai eu des contacts à certains moments, mais pourquoi quitter Sochaux pour aller à Nantes ou à Lens? J’étais bien à Sochaux, dans un club à mon image, familial. Et on avait de bons résultats. Je n’ai jamais demandé à mes agents de trouver autre chose.

Il y aura par contre un maillot avec lequel tu as certainement des regrets, c’est celui de l’Equipe de Suisse (24 sélections, 1 but).

Oui, je n’ai pas pu vivre de grands événements avec l’équipe nationale. J’ai souvent eu la poisse. J’ai été dans la liste des 23 pour aller à l’Euro 2004 au Portugal et je me blesse pratiquement la veille. Ça a été un moment compliqué. Je n’étais de loin pas un titulaire indiscutable mais c’est vrai que j’aurai aimé vivre une phase finale.

Puis à la fin de ta carrière tu auras troqué ton survêtement du Martigny Sports contre un costume-cravate au Crédit Suisse de Martigny.

Et je suis aujourd’hui à l’UBS à Sion! Le milieu de la finance m’a toujours intéressé donc ma reconversion s’est bien déroulée. J’ai suivi une formation et me suis remis dans les bouquins pour devenir Junior Relationship Manager. J’ai d’abord fait un an chez Lombard Odier à Genève en 2009, puis j’ai décidé de rentrer dans le Valais.

Où seras-tu dimanche à 16h30 pour le derby?

Sur le plateau de Blue pour suivre le match.

De quel côté penche ton cœur dans les derbys?

C’est difficile comme question. Ça me fait mal au cœur quand je vois dans quel état est le FC Sion chaque année. La pauvre qualité du football pratiqué, les problèmes et les mauvais résultats. Et d’un autre côté il y a Servette qui a un vrai projet, où ça joue un superbe football. Que le meilleur gagne, et le meilleur actuellement c’est clairement Servette.

Laisser un commentaire