Interview Léonard Thurre
May I have your attention, please? Will the real Slim Shady please stand up?

Interview Léonard Thurre

À deux jours du premier du derby du Lac de la saison, entretien avec l’homme aux 4 Coupes de Suisse avec trois clubs romands (Servette, Lausanne et sion), dernier buteur des Charmilles et premier de la Praille, Léonard Thurre.

Que deviens-tu aujourd’hui, en dehors de tes activités de consultant à la RTS?

Je travaille depuis quelques années à travers une agence qui fait de la gestion de salaires pour des gens qui travaillent en freelance à l’UEFA. Ils n’ont pas le statut d’indépendant et donc je gère leurs paiements pour des activités liées à la Champions League, la Ligue des Nations ou l’Euro.

Je me suis également engagé depuis deux semaines avec le FC Saint Gall où je vais m’occuper du scouting. Le but étant de faire une synthèse sur des profils que pourrait rechercher le club, surtout au niveau de la Challenge League, Promotion League et des M21. C’est un peu arrivé par hasard. J’ai signé un contrat à temps partiel jusqu’à la fin de l’année. On verra par la suite si ça nous convient.

Tu es un enfant de Lausanne et pur produit de la formation vaudoise. Que représentait le LS pour toi dans ta jeunesse?

Alors il faut remettre les choses dans leur contexte parce que ça a parfois prêté à confusion. Je suis né à Lausanne d’un père valaisan et d’une mère jurassienne qui se sont rencontrés à Zurich, mais c’est vrai que je suis très attaché à ma ville. Et le Lausanne Sport représente l’équipe que j’allais voir au stade étant enfant, même si mon père nous emmenait également souvent à Tourbillon. Mais mon enfance a vraiment été rythmée par les matchs, d’abord en juniors avec Concordia Lausanne puis au LS dès mes 12 ans. Pouvoir accéder un jour à la première équipe était l’étape ultime.

Etape que tu as atteinte à 17 ans, lorsque tu as intégré l’effectif de l’équipe première.

Oui, et j’ai joué mon premier match une ou deux semaines après mes 18 ans. Puis tout s’est enchaîné assez rapidement. De passer d’aller voir les matchs en tribunes en étant enfant à me retrouver sur le terrain était vraiment une étape très importante. Un sentiment particulier

Je pense que le rêve de tout junior, qu’il joue à Servette, Lausanne ou Lucerne, devrait être de jouer un jour pour son club. Maintenant je sais que les temps ont changé et qu’aujourd’hui les jeunes ont la possibilité de partir à l’étranger. Mais à mon époque l’objectif ultime était d’intégrer l’effectif pro et de jouer en Ligue Nationale A.

Tu as passé toute ta carrière en Suisse romande. Est-ce que tu n’as jamais eu l’envie de partir à l’étranger?

Oui, j’y ai pensé comme n’importe quel joueur et c’est légitime. Mais on était à une époque ou le joueur suisse s’exportait beaucoup moins. J’ai eu deux ou trois petites touches, sans jamais qu’elles se concrétisent. Bien sûr que c’était un rêve, j’ai d’ailleurs eu des coéquipiers qui l’ont fait et avec de la réussite. Mais je n’ai vraiment aucun regrets par rapport à ma carrière et je ne ferai par l’erreur de dire que les choses auraient pu être autrement si j’avais joué à une autre époque, comme je l’entends souvent. J’ai eu une belle carrière en Suisse et j’ai joué en équipe nationale, il n’y pas de regrets à avoir.

Ton aventure lausannoise se terminera sur deux victoires en Coupe de Suisse (1998 et 1999), mais un dernier match de championnat sous le maillot du LS qui sera la première grosse désillusion de ta carrière, un certain 2 juin 1999.

Oui et chaque fois que j’en reparle avec d’anciens lausannois, je sens comme certains l’ont encore en travers de la gorge. Perdre 5 à 2 à la maison ce n’est pas comme perdre 2 à 1 avec un dernier but à la 93è. Evidemment que j’ai été très touché, mais le résultat était presque logique. Sur nos 4 confrontations du 2è tour contre nos concurrents directs, GC et Servette, on fait zéro point. Certains parleront de la météo qui n’a pas été favorable ce soir-là, nous qui aimions beaucoup jouer au sol.

On avait l’occasion de marquer l’histoire. Il y avait vraiment une attente et une excitation incroyable autour de ce match. Grosse désillusion mais je pense qu’il faut garder une certaine lucidité et admettre qu’on a tout simplement pas été à la hauteur ce soir-là. Tout le monde ne sera pas forcément d’accord, mais avec recul c’est comme ça que je vois les choses. Chapeau à Servette, qui jouait d’ailleurs sans son meilleur buteur, Alexandre Rey. Et c’est Vurens qui marque trois buts.

Et Martin Petrov, que tu côtoieras la saison suivante sous nos couleurs, qui complète le score avec son doublé. Que retiens-tu de lui?

Au niveau de l’humain il y avait la barrière de la langue. À ce propos, je ne me souviens pas avoir parlé français une seule fois avec lui. Et le jour de son dernier match, alors que nous étions dans un salon du stade avec des supporters, il a pris le micro et s’est exprimé dans un français qui nous a tous sidéré. C’est dommage parce que je me suis dit que si il parlait aussi bien français que ça, pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt?

Ça représente assez le caractère de Martin, qui était un footballeur incroyable. Il avait un pied gauche avec lequel il faisait ce qu’il voulait. On a vite senti que le championnat suisse n’était plus assez relevé pour lui. Ce n’était pas quelqu’un de très chaleureux, mais c’était un garçons adorable qui faisait toujours son job. Un très grand professionnel.

Comment ton transfert chez nous avait-il été vécu à Lausanne?

Forcément pas très bien. Je me sentais très bien à Lausanne, je sortais de quatre magnifiques saisons, j’avais 21 ans. Servette m’offrait une opportunité de progression et allait disputer les barrages de la Ligue des Champions. Il a fallu prendre une décision au plus près de ma conscience et si c’était à refaire aujourd’hui, je le referai. Ça a débouché sur cinq années incroyables et très importantes de ma vie.

Alors oui je sais que mon transfert avait été mal reçu par les supporters lausannois et je peux le comprendre. C’était aussi une marque d’affection de leur part, ils ne voulaient pas me voir partir. Je n’avais pas forcément mesuré l’impact que ça pouvait avoir sur les gens attachés au club, mais je l’ai traversé sereinement. À l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux, du coup j’avais reçu quelques lettres à la maison, mais ça ne m’avait pas perturbé plus que ça. En définitive c’est une décision qui m’appartenait et que j’assume totalement.

Et tu avais rapidement trouvé tes marques malgré une première saison aux résultats sportifs décevants (6è du championnat).

Oui. Je me souviens que je m’étais fait un peu chambrer lors de la présentation du titre aux Charmilles. J’avais été présenté en dernier comme le nouvel arrivant et je me rappelle avoir dit à Gérard Castella que ça me gênait un peu de venir fêter un titre alors que j’étais de l’autre côté lorsqu’ils l’ont gagné. J’avais d’ailleurs refusé de soulever le trophée. Je ne voulais absolument pas m’approprier ce qui ne m’appartenait pas. C’était celui de l’équipe de la saison précédente.

Et c’est vrai que j’ai fait de bons débuts. Je n’étais pas mécontent de mon rendement, mais l’équipe ne tournait pas comme la saison d’avant. Il y a aussi eu le licenciement de Gérard Castella que j’avais très mal vécu. Il était une des raisons pour lesquelles j’étais venu au club, il avait beaucoup d’estime pour moi. Là j’ai senti qu’il y avait une cassure et je pense encore aujourd’hui que les dirigeants de l’époque n’auraient pas dû se séparer de lui.

Si tu pouvais choisir, est-ce que tu préférais : avoir gagné le titre avec le LS le 2 juin 1999, ou t’être qualifié avec le Servette en Ligue des Championns 1999-2000?

Bonne question. Ce sont deux cas de figure difficilement comparables parce qu’avec deux clubs différents. Et ce sont deux énormes regrets. J’aurais rêvé gagner le titre avec Lausanne, et de l’autre côté Sturm Graz était vraiment prenable. On l’a d’ailleurs prouvé sur les deux confrontations (défaite 2-1 en Autrice, 2-2 aux Charmilles).

J’imagine que la victoire en Coupe de Suisse en 2001 (3-0 contre Yverdon) reste ton plus beau souvenir avec le maillot grenat?

Oui et c’est certainement le meilleur moment du club durant la période où j’y étais. Avec le parcours en Coupe d’Europe, mais je n’avais pas pu y participer parce que je m’étais cassé la jambe en août avec l’équipe de Suisse. C’était incroyable de voir le niveau que l’équipe arrivait à atteindre, avec un entraîneur, Lucien Favre, dont j’avais aussi très mal vécu le licenciement.

Donc oui la victoire en Coupe était vraiment quelque chose de très fort. Je suis content d’y avoir participé, même si je n’avais joué que quelques minutes en finale parce que je m’étais claqué deux semaines auparavant lors du dernier match de championnat. Je ne pense pas que j’étais vraiment apte à jouer, mais Lucien Favre savait à quel point c’était important pour moi d’être sur le terrain. Il faut être honnête: gagner un titre sans y prendre part n’a pas la même saveur.

Quels sont les joueurs qui t’ont le plus marqués lors de tes cinq saisons à Genève?

Alors bien sûr Petrov, mais je pense que le meilleur avec qui j’ai joué était Obradovic. Il avait une classe naturelle, un toucher de balle et une faculté à transmettre le ballon dans le bon tempo qui était incroyable. Et j’en ai d’ailleurs beaucoup profité.

Après je ne vais pas oublier Massimo Lombardo, qui est certainement le joueur qui m’a le mieux convenu durant ma carrière. Il a dû faire des assists sur les deux tiers de mes buts lors de la période où on a joué ensemble. Il avait le profil idéal pour le joueur que j’étais devenu à l’époque: plus axial, pivot. Sa qualité de centre était juste phénoménale.

Et je pourrais en citer beaucoup d’autres. Johan Lonfat, qui était tellement précieux. Ça l’avait d’ailleurs amené en Ligue 1 à Sochaux. Hilton. Que dire d’Hilton? On a tout de suite compris que c’était un joueur hors-normes. Il y a eu Alex Frei, avec qui je m’entendais très bien. Un garçon avec une personnalité un peu particulière, mais au final il a fait tout ce qu’il a dit. Et il avait vraiment le caractère qu’il fallait pour faire une grande carrière.

Où seras-tu samedi à 20h30?

Alors je ne serai pas au Stade à cause de mes activités avec Saint Gall. En définitive je n’oublie pas que je suis lausannois, mais c’est toujours particulier d’avoir joué dans deux clubs qui sont aussi rivaux. J’ai encore des amis à Genève comme Lionel Pizzinat que je ne vois d’ailleurs pas assez. Et toujours beaucoup de plaisir de retourner à la Praille.

À quelles places vois-tu Servette et Lausanne finir cette saison?

Servette est dans une bonne phase et a une équipe beaucoup plus rodée que Lausanne avec des joueurs qui sont en place depuis quelques années et ça change beaucoup de choses. C’est un groupe de qualité que je prends du plaisir à voir jouer. Il se passe toujours quelque chose avec Servette. Ils ont de l’expérience et savent jouer ensemble. Ils ont tout pour finir dans les trois premiers, mais je suis nul en pronostics.

Pour Lausanne, je les vois avoir une saison compliquée. Je pense qu’ils vont s’en sortir, mais quand le départ est difficile on le traîne ensuite toute l’année. Ils vont devoir se battre jusqu’au bout.

Hors YB et Bâle, est-ce que Mica Stevanovic est le meilleur joueur du championnat?

Oui. Dans l’esprit et dans sa façon de voir le football c’est le meilleur. C’est un joueur que j’estime énormément. C’est de l’or en barre d’avoir des garçons comme ça, qui sont capables de se mettre au service du collectif. Même quand il est dans un moins bon jour il arrive à sortir quelque chose. Là ce qu’il a fait contre Saint Gall avec ses trois assists en 12 minutes, c’est énorme.

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