Interview NicoGroundhopping
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Interview NicoGroundhopping

Il y a encore quelques mois, week-end était synonyme de découverte de nouveaux stades pour nombre de groundhoppers. En Suisse où à l’étranger, en première division où dans d’obscurs championnats amateurs. Et qui de mieux que Nico, supporter invétéré du SFC et du GSHC depuis plus de 20 ans pour nous parler de sa passion du groundhopping, lui qui avant COVID, était tout près des 300 matchs à l’étranger. Rencontre avec ce passionné des tribunes et d’une certaine vision, plus humaine, du football.

Comment est née ta passion pour le groundhopping?

Internet a fait beaucoup au départ. Tu fréquentes de près ou de loin le mouvement ultra, tu traînes sur les forums et tu vois ce qui se passe ailleurs. Ca donne forcément envie de découvrir. Tu discutes aussi avec des mecs plus âgés qui ont quelques stades à leur actif, t’as envie de faire pareil. Puis tu commences, un, deux, dix stades et tout va très vite après. 

Tu voyages principalement en Allemagne et dans les pays nordiques. Qu’est-ce qui t’attire plus dans ces coins-là de l’Europe, plus que les pays latins?

Alors ça a ses avantages et ses inconvénients, mais j’aime beaucoup le côté organisé dans ces pays-là. En Italie par exemple, depuis leur tessera, tu sais jamais vraiment à quoi t’attendre. Tu peux avoir un parcage plein pour un match avec une grosse ambiance, et vide le match suivant. En France c’est pareil avec leurs interdictions de déplacements complètement débiles. Tu ne retrouves pas ça en Allemagne. Et les rapports entre supporters, clubs et forces de l’ordre sont beaucoup plus encadrés. 

Après ce que j’aime plus que tout là-bas, c’est que le match dure bien plus que 90 minutes. Tu peux te pointer au stade deux heures avant et déjà retrouver du monde devant en train de boire des bières et de chanter. Le match dure vraiment toute la journée. Et au delà de ça, c’est aussi un pays que j’aime vraiment. Ça joue évidemment beaucoup dans les choix de destination.

Le groundhopping ce n’est pas seulement une heure et demie perdue dans une journée. C’est un week-end, parfois une semaine. Donc tu découvres des villes, des petits bleds. C’est le foot, le stade et le reste aussi. C’est pour ça que l’Allemagne et des pays comme la Suède et le Danemark m’attirent. 

Passionné par le monde des tribunes et de foot allemand, tu as certainement pu y suivre l’émergence du mouvement ultra?

Je n’ai découvert les stades allemands qu’en 2014. Les groupes ultras y étaient déjà très implantés. Par contre je les suivais sur des forums bien avant cela. J’ai aussi eu des échos des gars de la SG qui avaient été à Berlin en 2001 pour notre match de Coupe de l’UEFA (Hertha Berlin vs Servette FC, 1/6è de finale). La OstKurve de Berlin ne faisait rêver personne à l’époque. Aujourd’hui, elle a de la gueule cette tribune. Mais je n’ai donc jamais connu les stades allemands sans les groupes ultras. Et aujourd’hui le mouvement y est clairement à son apogée.

Quelles différences majeures peux-tu faire entre les ultras allemands et ceux des pays latins? Le mouvement allemand, d’un oeil extérieur, peut souvent donner l’impression d’être très, voire trop uniformisé. 

C’est vrai que tout y est très coordonné. Tout est bien mis en place entre les pouvoirs publics, les clubs et les supporters. Certains diront que les groupes ultras y sont un peu moins libres de leurs mouvements qu’ailleurs. Les groupes ultras sont une sorte de contre-pouvoir dans le foot et donc des gens diront qu’en Allemagne ce n’est pas vraiment le cas. Pourtant on voit souvent des protestations quand même. Comme les mecs du Dynamo qui avaient fait un cortège habillés en militaire pour « faire la guerre » a la Ligue. Donc il y a quand même de grosses actions et des débordements, mais ça reste effectivement très encadré. 

Je peux comprendre que ça puisse déranger, vu de l’extérieur, parce qu’encore une fois ça ne représente pas complètement ce qu’était le mouvement ultra à la base. Mais au final ils ont réussi à trouver des compromis pour vivre leur passion à fond tout en faisant le dos rond sur certains sujets qui sont peut-être moins compatibles avec la mentalité italienne ou française. Les allemands ont eu cette intelligence de marcher main dans la main avec les clubs et les supporters lambdas, ce qui en contrepartie enlève forcément un peu de spontanéité. 

Maintenant ça leur permet aussi d’avoir des ambiances de dingues, qui ont peu d’équivalent en Europe occidentale en ce moment, en tout cas de ce que j’ai pu voir. Mais finalement ils arrivent à fédérer tout un parcage grâce au dialogue. C’est rare que tu aies cent mecs à chanter en bas de la tribune et les autres derrière qui restent bras croisés. Tout le monde participe et c’est vraiment le côté positif de leur organisation. 

Tu suis beaucoup le Dynamo Dresden, qui évolue actuellement au 3è échelon du foot allemand (3.Liga). D’où est venu ton attrait pour ce club?

Un peu par hasard. Quand j’ai commencé à m’intéresser au foot allemand, j’ai assez vite entendu parler du Dynamo et de sa réputation plus ou moins flatteuse. J’avais prévu une semaine de vacances à Berlin en 2015. Et en regardant un peu les matchs qu’il y avait dans le coin je suis tombé sur un Dynamo Dresden – Hansa Rostock. Une affiche qui sentait bon le foot Est allemand. Ça m’a tout de suite parlé. 

Je me suis débrouillé pour trouver des billets et suis allé assisté à ce match avec un ami. Ça devait être mon cinquième ou sixième match en Allemagne. On a d’abord fait un tour en ville, on a pas pu tout visiter mais la ville m’avait vraiment bien plu. Et je serai vraiment incapable de te dire ce que j’ai vu sur le terrain ce jour-là. J’ai été vraiment scotché par la découverte de cette tribune. C’est un peu ce match-là qui a conditionné toute la suite de ma carrière de groundhopper. Depuis j’ai vu le Dynamo 34 fois, dans 20 stades différents. 

J’imagine que ça a dû se résorber avec le temps, mais est-ce que tu as pu remarquer une différence entre les mentalités à l’Est et à l’Ouest de l’Allemagne?

Il y a une vraie fierté d’être est-allemand. Même chez les jeunes qui n’ont jamais conne le mur. Tu peux aussi toujours voir une différence architecturale dans certaines villes. Des grands blocs de bétons, des avenues interminables, vraiment l’influence soviétique. Mais comme les villes évoluent c’est moins flagrant qu’à l’époque. 

Et ça surprendra peut-être mais j’ai aussi tendance à les trouver plus ouverts et accueillants que les allemands de l’Ouest. Je m’y attendais pas. Peut-être aussi parce que j’y vais plus régulièrement. Mais ça casse vraiment les clichés où on peut imaginer qu’en Allemagne de l’Est ils ont encore tous des casques à pointes et des croix gammées. On est vraiment très loin de ça. 

Comment fais-tu pour jongler entre tes matchs à l’étranger et ceux du Servette?

Il faut faire des choix! C’est évident que le stade dans lequel j’aurai toujours le plus plaisir de venir c’est La Praille. Je me considère comme un fidèle du Servette, mais plus comme un inconditionnel. Je peux envisager de rater un match pour aller à l’étranger. Alors pas forcément si on se déplace à Sion ou à Lausanne, mais sinon j’ai un peu fait le tour de stades de Suisse. Il n’y a plus vraiment de découvertes. 

Et je t’avoue aussi que mon envie de voyager est tellement forte en ce moment, on est presque à un an sans aller au stade. Le jour où on pourra y retourner je pense que je prendrai 3 mois sabbatiques!

Tu voyages plutôt seul ou avec des potes?

Alors ça dépend. L’avantage quand tu voyages seul c’est que tu n’as pas besoin de convaincre tes potes de faire une journée à trois matchs. Pas besoin de les motiver à la fin de l’un de vite partir pour aller à un autre. Après j’aime aussi beaucoup inviter des gens à venir découvrir des stades et des ambiances. Ça fait plaisir de faire découvrir sa passion à ceux qu’on apprécie. 

Pourquoi cet attrait pour les clubs des divisions inférieurs, que tu visites en grande majorité?

Je trouve que ça respire beaucoup plus le foot. Evidemment que si tu veux voir du grand football tu as meilleur temps d’aller à un Dortmund-Bayern, ou d’autres grosses affiches. Mais finalement ce genre de stades sont remplis à moitié de touristes qui passent leur temps à prendre des photos, à faire des selfies. Des matchs comme ça j’en ai vu et j’en reverrai, mais ça ne m’emballe pas. 

Et ce que je trouve super classe dans certains stades, c’est que tu te dis que les mecs supportent une équipe de troisième ou de quatrième division alors qu’ils sont parfois à seulement vingt kilomètres d’un énorme club. Mais ils préfèrent se taper un vieux match sous la pluie où sur le terrain ça pourrait être toi ou moi, on ne verrait pas forcément la différence. Ils ont cet attachement à leur club qui va au delà du reste et je trouve ça beau. 

Ces stades te rappellent aussi qu’à la base le football est un sport populaire. Auquel tout le monde devrait avoir accès. Tu ne devrais pas payer 100 balles pour être tout en haut du troisième anneau à l’Allianz Arena. Dans un stade qui est magnifique, mais qui pour moi n’a pas de charme réel parce que trop récent. Alors oui tu vois des stars sur le terrain. Mais aller dans des petites divisions te ramène à la réalité. Tu te rappelles que quand tu étais gamin tu tapais dans des ballons sur ce genres de terrains. Que si tu avais continué à jouer au foot tu y jouerais peut-être encore à ce niveau-là. 

Les dérives du foot actuel font aussi que j’aime aujourd’hui beaucoup plus les tribunes que le foot en tant que tel. Je ne me reconnais plus forcément dans ce sport au haut niveau. Et je retrouve cette authenticité qui me manque quand je vais dans des petits stades. 

Est-ce que tu penses que les années difficiles traversées le Servette t’ont aidé à ouvrir ton regard sur ces petites divisions? Tu te serais imaginé, il y a 20 ans, aller voir des clubs en quatrième division allemande?

Ah non, c’est clair que ça ne m’aurait pas intéressé à l’époque. Et peut-être effectivement que notre passé mouvementé nous a ouvert les yeux. On a quand même fait des déplacements dans des stades où l’on n’aurait jamais imaginé jouer, ou seulement en Coupe de Suisse. Ça nous a par la force des choses rendu moins arrogants vis à vis des ces petits clubs.

Après l’âge te fait évoluer aussi, tu te rends compte que la façon de penser ultra est respectable mais que ce n’est pas la pensée unique non plus. Et ça c’est quelque chose que tu ne réalises pas forcément quand tu es à fond dans le mouvement, qui est très complexe et qui se contredit aussi parfois dans sa manière de fonctionner.

Et tu as donc lancé il y a quelques mois ton site où tu écris des comptes rendus des matchs auxquels tu as assisté à l’étranger.

J’y pensais depuis longtemps, j’avais vraiment cette envie de partager ma passion. Je m’occupais du site 1905.ch qui traitait dubGSHC jusqu’en septembre dernier lorsqu’on a décidé de mettre un terme à cette aventure. Ne plus écrire me manquait et comme j’avais du coup plus de temps, j’ai décidé de me lancer.

Au début je ne pensais pas forcément faire des compte-rendus, mais plus poster des petites anecdotes et mes différents billets de matchs. Et tellement de souvenirs me reviennent à chaque fois en les regardant que j’ai finalement décider d’écrire plus que de simples anecdotes. Avec l’objectif de faire voyager les gens et de leur donner envie d’y aller aussi. 

Tu suis aussi beaucoup le hockey. 

Oui, depuis aussi longtemps que je suis le SFC. J’ai toujours été foot et hockey, fait 4 fois le grand chelem pour le GSHC tout en continuant à venir au stade en parallèle. Si le Servette et le GSHC devaient jouer en même temps, ce qui est arrivé une ou deux fois, j’irai plus au hockey. Par contre pour le groundhopping c’est presque exclusivement pour le foot. J’ai fait quelques matchs de hockey à l’étranger, mais le mouvement est moins développé qu’au foot. 

Quel est le match le plus improbable que tu aies vu?

Un match de foot féminin à Tenerife qui se disputait à huis-clos et qui est d’ailleurs un des derniers matchs auxquels j’ai pu assister avant le COVID. Après je pense que pour la plupart des gens un match de quatrième division c’est improbable. J’ai été en Moldavie pour un match de l’équipe nationale aussi mais là c’est plus le voyage qui était improbable. 

On a fait Genève-Milan en voiture. Milan-Bucarest en avion. Bucarest-Chisinau en train. Quatorze heures de train avec un changement des essieux. Train à l’arrêt pendant quatre heures, ils soulèvent wagon après wagon pour changer les essieux parce que les rails sont différents entre l’ex-URSS et l’Europe. On est arrivé le jour du match et on est reparti le lendemain avec le même trajet. Le genre de déplacement vraiment crétin!

Mais ça te permet de découvrir un nouveau pays et un nouveau stade. C’était en 2009 et plus de dix ans après je m’en rappelle comme si c’était hier. J’ai fait deux ou trois trajets bizarres, mais celui-là reste quand même le plus improbable. 

Tu as aussi forcément vécu des ambiances de dingues. Si tu ne devais en retenir qu’une?

Sans trop d’hésitations le derby de Belgrade. C’est un monde à part, très loin de ce qu’on connaît chez nous. Ceux qui me suivent ou me connaissent savent que le Hertha Berlin-Dynamo Dresden de la saison passée est probablement mon meilleur souvenir dans un stade, c’était irréel comme soirée. 


Il y en a bien sûr d’autres que je pourrais citer, comme le derby de StockholmMalmö-Copenhagen en Europa League, un match de Pokal complètement fou à Rostock, ou encore le derby de Leipzig pour ne citer qu’eux.

J’imagine aussi que tu as dû faire de belles rencontres humaines dans tous ces voyages. Si tu ne devais en retenir qu’une?

C’était à l’Euro 2012 en Ukraine, France-Angleterre. J’avais un billet au premier rang derrière les buts, vraiment la place où tu ne vois rien. J’étais placé à côté d’un couple de parents avec leurs enfants, qui représentaient vraiment le cliché qu’on pourrait se faire d’une famille ukrainienne. Le mari très typé russe, sa femme une belle blonde et leurs enfants qui leur ressemblent comme deux gouttes d’eau. 

Lui parlait un peu anglais, ou aussi bien que je parle ukrainien, mais on a quand même réussi à se comprendre. Il m’a expliqué qu’ils avaient reçu ces billets, qu’ils n’avaient pas la télé chez eux et que c’était leur première fois dans un stade. Que le prix de leurs quatre billets, environ 120 euros en tout, représentait pas loin de son salaire mensuel. Ça a été une grosse claque. Ça m’a marqué. 

Un peu avant le début du match je me lève pour aller chercher à manger et je n’ai pas pu m’empêcher de leur demander si ils voulaient quelque chose. Le mari m’a répondu par la négative, mais j’ai senti que c’était plus un non de mec fier et un peu gêné. Ça m’a travaillé, je ne m’imaginais pas retourner m’asseoir manger mon gros burger et boire mon coca à côté d’eux. Du coup je suis revenu avec cinq burgers et cinq sodas.

Les gamins m’ont sauté dessus quand je suis revenu et qu’ils ont compris que c’était pour eux, les parents avaient les larmes aux yeux. Je ne l’ai absolument pas faire pour me la raconter dix ans après en disant « t’as vu ce que j’ai fait ce jour-là? ». J’ai vraiment eu un coup de cœur pour ces gens. Et je me sentais un peu mal. Ça rappelle à quel point le foot est beau parce que les voir s’extasier comme ça devant un match que toi tu vas voir comme un match de Servette à la Praille un dimanche, ça remet les idées en place. C’était vraiment une belle rencontre, dont je me souviendrai toujours. 

Tu t’es déjà retrouvé dans des situations tendues, dans ou aux abords d’un stade?

C’était lors d’un match à Karlsruhe, contre le Fortuna Düsseldorf. Je n’en menais pas large sur le moment. Je fais toujours attention à m’habiller discrètement quand je fais du groundhopping, je vais pas me pointer avec ma parka Stone Island. Ça fait selon moi partie des règles à respecter. 

Je suis arrivé vers l’entrée qu’utilisent les ultras dans le stade. Ils sont placés comme à Lens, dans une tribune latérale. Et là je croise le regard d’un mec, qui a dû se dire qu’il ne me connaissait pas et se demander ce que je foutais là. Il s’est approché de moi en me parlant en allemand, je n’étais pas sûr d’avoir compris du coup je lui ai dit que je ne parlais pas la langue. Il m’a ensuite demandé si j’étais français, je lui ai répondu que j’étais Suisse. Il me demande d’où en Suisse. Et là c’est compliqué, Karlsruhe n’est pas loin de Bâle, ils sont potes avec Strasbourg, il suffit parfois de pas grand chose pour que ça chauffe. 

Mais je lui réponds quand même que je viens de Genève et il me fait « Ach, Zeksionn Grrenatt! ». Je lui ai répondu que non, que j’étais pas ultra et juste de passage pour le match. Un de ses potes est arrivé et lui a dit que c’était bon et finalement il m’a lâché. Je n’ai pas vraiment eu peur à proprement parler, mais tu te dis qu’il y a quand même certaines choses à savoir en allant dans un stade. Être au courant des amitiés et des inimitiés des différents groupes. Mais en près de 300 matchs à l’étranger, franchement tu ne risques rien. C’est comme partout: tant que tu es respectueux il ne peut rien t’arriver.

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