Interview ULTREM 1995
L'universalité de l'esthétique ultra.

Interview ULTREM 1995

Patience et sens de l’adaptation sont des éléments essentiels à tout ultra. Il en faut également lorsque l’on souhaite les aborder. Premiers contacts pris avec des supporters rémois le 31 août, dès l’annonce du tirage au sort de ce 2è tour des qualifications d’Europa League. Premiers refus d’anciens actifs des tribunes d’Auguste Delaune. Et un message envoyé par hasard sur un réseau social aux Ultrem 1995, seul groupe ultra encore actif aujourd’hui à Reims, resté 14 jours sans réponse. Soit jusqu’à J-2 de cette rencontre tant attendue par les deux camps, et la réponse de Florian, président du groupe. Rendez-vous est pris le lendemain pour un entretien téléphonique, dernière étape avant SFC-SDR.

Est-ce que tu accepterais de te présenter, pour commencer?

Bien sûr. Moi c’est Florian, j’ai 27 ans, chargé d’affaires dans le domaine du bâtiment. Et président des Ultrem depuis maintenant 3 ans. Je vais au stade depuis tout petit. D’abord en famille vers 6-7 ans avec mon grand-père, mon oncle et mon père. Toujours en virage, dans les tribunes dites populaires, celles ou les tarifs sont les moins élevés.

J’étais déjà plus captivé par ce qu’il se passait dans la tribune que sur le terrain. De fil en aiguille et de matchs en matchs j’ai commencé à me rapprocher du groupe, même lorsque j’allais encore avec la famille au stade. J’allais toujours chanter en virage. Après j’ai commencé à aller aux matchs tout seul et je me suis évidemment dirigé vers cette tribune.

Quel a été ton parcours ensuite dans le groupe, jusqu’à ce que tu en sois devenu le président?

Ça s’est fait naturellement et avec beaucoup d’envie. Il a fallu se faire connaître par le groupe, participer au travail sur les tifos, faire les déplacements. C’est comme ça qu’arrivent certaines responsabilités. J’ai eu envie de donner plus, j’en avais aussi les moyens.

Aujourd’hui le groupe compte environ 200 membres et une cinquantaine dans le noyau d’actifs. Après il y a toujours des gens qui adhèrent, qui soutiennent mais qui sont plus ou moins lambda.

Et comment s’est déroulée l’évolution de votre groupe depuis sa création il y a 25 ans?

Comme tu le sais sûrement notre club a connu pas mal de déboires, avec une relégation administrative en DH qui nous a fait très mal en 1992. Quelques gars, qui sont d’ailleurs toujours présents, ont décidé de créer une association de supporters en 1994, les Ultras Rémois 1994. Ils ont ensuite déclaré l’association en 1995 mais en contractant le nom pour donner Ultrem 1995.

Le groupe a donc été créé alors qu’on évoluait en DH, ce qui n’était vraiment pas évident. On jouait contre des clubs qui étaient à 2 minutes de Reims. Quand j’ai commencé à aller au stade on était en National. On a ensuite connu plusieurs années de Ligue 2, des montées en Ligue 1, des descentes… Et ce retour en Europe. Pour nous c’est que du bonus.

Comment la répression contre les ultras a-t-elle influencé vos activités?

Je dois dire qu’on a été assez épargné. On a quand même été longtemps en Ligue 2 et on ne fait pas partie non plus des gros groupes de supporters en France. On n’a par exemple jamais subi d’arrêté à notre encontre.

Mais on est solidaires, on fait partie de l’Association Nationale des Supporters. On veut faire avancer les choses donc on pense que plus il y a monde, mieux c’est.

Vous avez participé en 2017 à un épisode d’une série sur les ultras français, réalisée par mouv.fr. J’ai été étonné de vous voir apparaître à visage découvert.

Je n’étais pas encore président à ce moment-là mais ça avait été un vrai sujet à débat dans le groupe. À savoir si on le faisait, pourquoi et comment. On avait trouvé le concept assez sympa, un peu underground, urbain. Du coup on a accepté.

Et puis de toutes façons on est en 2020, tu veux te cacher de qui? Donc oui la question de paraître à visage découvert à un peu pesé dans la décision, mais pas plus que ça au final. On avait aussi envie de s’ouvrir.

Reims est quand même une ville d’environ 200’000 habitants et vous n’êtes, comme tu le dis toi-même, pas un gros groupe au niveau français. Est-ce que ce n’est pas frustrant de ne pas attirer plus de monde?

Oui, c’est forcément un peu frustrant. Quand on donne de son temps et de son énergie, qu’on essaie de créer un intérêt autour du club, ce n’est pas évident de voir que ça ne prend pas forcément autant qu’on l’espérerait. Mais on est patient, et je suis sûr que ça va le faire à un moment.

Est-ce que vous arrivez quand même à renouveler vos générations de supporters dans le groupe?

Ça va, on y arrive. Après voilà, c’est par dizaines. À l’échelle de notre groupe. Mais je pense que c’est à peu près pareil dans tous les groupes comme le nôtre.

Et qu’en est-il de vos relations avec le club à l’heure actuelle? J’ai lu qu’elles n’avaient pas toujours été des plus chaleureuses.

Elles sont meilleures actuellement. On s’est parlé et je pense que c’est quelque chose qui a vraiment été important. Ça a permis de démystifier un peu la chose, si je peux le dire comme ça. D’avancer dans le même sens.

Est-ce que vous avez repris vos activités avec la reprise de la Ligue 1?

Non, on est aussi dans le boycott. Enfin ce n’est pas vraiment un boycott, c’est plus le fait qu’on sait très bien qu’on ne pourra pas respecter les règles mises en place. Rester assis, avec un masque et une certaine distance c’est quelque chose qui n’est juste pas possible quand tu es ultra.

C’est compliqué de supporter son club dans ces conditions-là. Et c’est le contraire de l’image qu’on aimerait donner de notre sport. À savoir la cohésion, la fraternité, être tous ensemble. Foutre un maximum de bordel, on va dire. Pour nous ce n’est pas envisageable.

Où as-tu vécu votre premier match de championnat à domicile le 30 août (0-1 contre Lille) ?

Je voulais voir ce que ça donnait donc je suis allé au stade. J’y suis resté juste la première mi-temps. C’est mieux de vivre les choses avant d’en parler. Du coup j’y suis allé pour voir comment ça se passait. Et ça m’a conforté dans mon idée que ce n’est pas la façon dont je veux vivre les matchs. C’était vraiment une catastrophe.

Je pense que pour les prochains matchs on se réunira dans un bar pour regarder. C’est important de garder cette unité de groupe, ce qui fait sa force. Sinon il n’y a plus d’intérêt.

J’ai été surpris, dans l’interview que le responsable des réseaux sociaux du site reimsvdt.com m’a accordé, qu’il me dise que vous n’aviez pas vraiment de chant emblématique.

Ça a d’ailleurs un peu fait débat. C’est vrai qu’on n’a pas de chant emblématique à proprement parler. Après il y en a quand même qui reviennent assez souvent, qu’on lance en début de matchs. C’est tout con, mais « Allez les Rouges » qui est repris par tout le stade pourrait faire partie des chants emblématiques selon moi.

Vous entretenez deux grandes rivalités avec Sedan (aujourd’hui en CFA) et Troyes (Ligue 2). À choisir, est-ce que tu préférerais jouer le maintien en Ligue 1 sans eux, ou jouer le titre en Ligue 2 avec ces deux clubs présents?

(Rires) Elle est pas mal celle-là! Pourquoi pas la Ligue 2 si c’est pour jouer la montée. Mais là c’est vraiment le côté ultra qui te répond. Après mon côté supporter du club préfère quand même nettement voir des matchs de Ligue 1. Mais question très difficile!

Quels sont les matchs que vous attendez le plus du coup? J’imagine les Marseille, Lyon, Paris?

Pfff oui parce que ce sont des gros matchs. Ça génère toujours du monde donc oui évidemment ces clubs-là. Après non, il n’y a pas vraiment de matchs qu’on attend plus que d’autres.

Comment vous vivez ces gros matchs justement, où vous êtes dominés au niveau vocal en étant à la maison?

C’est compliqué. Quand tu as Lens, Marseille, Paris ou Sainté et que leur parcage est complet, tu peux pas vraiment faire le poids en face. Ils sont 2’000 à chanter et nous on est 200. Donc forcément ça n’aide pas. Mais on fait quand même le taf jusqu’au bout. On ne lâche pas.

Et au niveau des déplacements? Vous arrivez à avoir un nombre consistent?

Oui, on se débrouille. Après c’est quand même des grosses distance, les villes les plus proches sont Paris et Lens et c’est près de 5h aller-retour. Mais on arrive quand même à mobiliser du monde. Ça va de un à deux bus, si c’est pas trop loin et selon le jour du match. Sinon c’est mini-bus.

Est-ce que vous avez toujours vos différents jumelages avec d’autres groupes ultras? Vous étiez notamment jumelé avec les Tigers de Neuchâtel.

Non, on n’a plus aucun jumelage aujourd’hui. Et ça date d’avant mon arrivée à la présidence du groupe. Souvent les amitiés tiennent uniquement avec quelques personnes. Il suffit parfois que l’une d’entre elles quitte le groupe pour que ça lâche. Maintenant l’occasion ne s’est pas reproduite et on ne court pas après non plus.

Quels sont les groupes qui t’inspirent?

Ça va être classique, c’est surtout Saint-Etienne. Après j’aime aussi beaucoup Rennes, je trouve que c’est vraiment pas mal. Ils ont réussi à faire de belles choses. Et puis il y en a aussi beaucoup à l’étranger qui servent d’exemple en matière de tifos. C’est ce qui m’attire le plus dans le monde des tribunes. J’adore regarder tous les tifos réalisés en Europe chaque semaine.

Ton meilleur souvenir en tribune?

Le but de Cédric Fauré contre Troyes à la 93è minute en 2012 (victoire 1-0, en Ligue 2). Il nous permettait en plus de pratiquement assurer notre montée en Ligue 1.

Comment s’identifie-t-on à son équipe lorsque l’on sait qu’elle perdra régulièrement ses meilleurs joueurs en fin de saison?

C’est vrai qu’on a toujours envie d’avoir une coqueluche. Comme l’a justement été Cédric Fauré. Mais ça ne tient pas non plus forcément aux résultats sportifs. Si un joueur a un bon état d’esprit, qu’il vient nous parler à la fin du match et qu’il est plus ou moins dans notre délire, ça sera notre star. Même si il est mauvais. Après effectivement ce n’est pas toujours facile quand les joueurs restent moins de deux ans.

On va quand même parler un peu de ce retour à l’Europe. Quels sont tes regrets, par rapport à la situation actuelle?

Déjà que la saison passée ne soit pas arrivée à son terme. Je pense que nous n’avons pas démérité notre qualification en Europe (Reims a terminé 6è de Ligue 1). Mais je croyais vraiment au potentiel de l’équipe donc j’étais persuadé qu’on pouvait finir la saison européens. On aurait pu gagner cette qualification sur un championnat entier, ça laisse un petit goût d’amertume. Et ça ne serait pas aujourd’hui un argument pour moins valoriser ce qu’on a réalisé.

On a évidemment fêté la qualification, mais c’était aussi frustrant de savoir qu’on ne pourrait pas vivre tout ça. On ne peut pas fêter dignement, que ce soit avec un match à domicile ou un déplacement. C’est vraiment terrible pour les gens qui n’ont jamais connu la Coupe d’Europe, et on ne la connaîtra peut-être plus.

Mais on espère une qualification et aller le plus loin possible. Encore une fois, c’est vraiment que du bonus pour nous. On n’en tiendra pas rigueur aux joueurs si on devait être éliminé.

Comment vas-tu vivre ce match contre Servette?

Je ne sais pas trop, on s’organise un peu à la dernière minute. Je pense qu’on va aller le regarder dans le centre-ville. Mais voilà, je ne sais pas comment l’expliquer mais j’ai un sentiment de quelque chose qui n’est pas accompli. J’aurai bien évidemment fait le déplacement à Genève, et vraiment, après toutes ces années d’attente, ça fait chier. C’est horrible.

Quelles sont tes attentes, pour la suite de la saison?

Déjà de retourner au stade, même si ça semble pour le moment mal parti. On devait fêter nos 25 ans au mois de mai passé. On a donc dû les décaler, on pensait pouvoir les faire cette année. Mais comme on a aussi l’habitude de ne jamais rien faire comme les autres, à mon avis ça sera en 2021. Parce que 2020 c’est mort, à mon avis.

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