Interview Steph alias Com
L'armée aussi c'était mieux avant.

Interview Steph alias Com

Nombreux sont les supporters servettiens à avoir fait, un jour, un match avec la Section Grenat. Certains y sont restés plus ou moins longtemps, d’autres n’ont été que de passage. Stéphane, plus connu de certains sous le nom de Commandante, fait clairement partie de la première catégorie. Rencontre avec un témoin du passage de plusieurs époques en quatre décennies de tribunes dont près de 25 ans passés avec la Section Grenat.

Te souviens-tu de ta première fois au stade?

Oui, c’était aux Charmilles en 1982 pour un match amical entre Servette et Liverpool. J’ai ensuite toujours été abonné au club depuis 1989 et ai intégré la Section Grenat de 1990 à 2015 dont j’ai été président durant 4 ans mais également capo, co-fondateur et rédacteur de Gueule Elastique ainsi que photographe. La page SG s’est ensuite tournée, sans amertume. Je me retrouvais seulement un peu moins dans le groupe de l’époque et mon implication avait baissée. Mais je suis toujours là aux matchs à domicile, à côté de la SG et je fais encore quelques déplacements.

À quoi ressemblait la SG lorsque tu l’as intégrée, 2 ans après sa création en 1988?

Le groupe était encore en Tribune B aux Charmilles lorsque j’ai commencé à me rapprocher d’eux. Le modèle était très anglais dans un sens, très spontané. Je ne pourrais pas te dire pas quel a été le déclencheur du déplacement de la Tribune B à celle derrière le but, mais c’est plus ou moins à ce moment-là que je l’ai intégrée, lorsque la première génération a commencé à passer la main. Ça restait assez petit : quelques drapeaux et des chants qui étaient moins variés, assez basiques et dépendaient beaucoup de l’évolution du score. Il n’y avait pas encore de capo, c’était vraiment spontané.

Et puis il y avait aussi le côté allemand : les vestes en jeans avec des badges, plusieurs écharpes. La touche italienne est venue peu à peu au cours des années 1990. Nous étions un peu la génération Sup Mag et on a évolué avec ça. Le bâchage (fait d’accrocher la bâche du groupe en tribune) est devenu une notion beaucoup plus importante qu’elle ne l’était jusqu’alors. On a fait notre premier tifo lors du Servette-Bordeaux de 1993, puis le mégaphone est arrivé plus tard lors de cette saison 93-94. On n’est donc pas devenu un groupe ultra du jour au lendemain. C’était d’abord un mix, puis un groupe à tendance ultra. Avant de prétendre l’être à part entière durant la seconde partie des années 90 et la génération arrivée après la mienne.

Le début des années 1990 était aussi synonyme des premiers gadgets vendus pour contribuer au financement des groupes ultra.

Oui, et je me souviens qu’on a sorti la première écharpe SG en 1993 lors des Placette Indoors. Elle avait d’ailleurs été distribuée gratuitement aux membres du groupe. Sa genèse venait du fait que le merchandising du club était pour ainsi dire inexistant et que nous étions lassés de voir des écharpes d’autres clubs dans notre tribune. Il était temps de mettre du grenat dans le kop surtout que la SG s’affirmait peu à peu en temps que tel et il devenait naturel de produire du matériel à nos couleurs.

Nous avons aussi assez vite commencé à investir dans les tifos, les drapeaux, les bâches. Il a fallu financer tout ça. C’est une des raisons pour laquelle les gadgets sont devenus plus réguliers, même si on n’a jamais été une usine non plus, notre potentiel de vente étant assez restreint.

Que représentait le fait d’être président de la Section Grenat (1994-1998), en termes d’implication?

C’était une belle expérience. Les jeunes m’ont sans doute reproché à une époque une certaine fermeté, qui m’a valu mon surnom de Commandante, mais on fonctionnait en comité et ça me plaisait d’essayer de faire bouger ce groupe. Tout ça commence à dater et ça ne flatte pas plus mon égo que ça, mais je pense faire partie des gens qui ont marqué cette tribune.

Mais ça pouvait aussi vite être des emmerdes. Comme lors de déplacements à Sion où on se retrouvait à trois cars avec beaucoup de gars pas membres du groupe et que ça dégénérait avec des chiottes démontées ou autre. Ça retombait forcément sur la Section Grenat. Il y avait donc beaucoup de choses difficilement gérables en amont et qui n’étaient pas forcément agréables.

Te considérais-tu comme ultra?

Plus maintenant. (Il réfléchit) Et avant oui, mais pas la version la plus extrémiste qui soit. J’adhérais aux codes, à l’esprit de ce que tu veux faire du groupe. J’ai toujours été quelqu’un d’assez pondéré, de plus consensuel. Donc de ce côté-là je n’étais peut-être pas très ultra. Mais oui c’est sûr qu’au niveau code vestiementaire et de ce qu’on a amené au sein de la tribune par rapport à la manière d’organiser l’ambiance, c’était ultra.

Combien étiez-vous de membres à l’époque?

On devait tourner entre 80 et 120, bon an, mal an. Avec un noyau dur d’une vingtaine ou d’une trentaine de personnes. Et nous avions peut-être moins la notion de groupe, en terme d’appartenance, que la SG actuelle. Il faut aussi dire que je me suis retrouvé dans une génération où nous étions assez peu nombreux. On était entre les vieux de la SG, regroupés aujourd’hui sous la Vieille Garde et la Génération Ultra, arrivée après et qui a bâti des fondations assez solides pour que la SG soit toujours là 20 ans plus tard.

Je ne pense pas que le groupe existerait encore si les choses étaient restées comme lorsque j’en ai été président. Même s’il est vrai que nous avons créé quelque chose qu’on ne retrouvait pas encore ailleurs en Suisse, à part au Tessin. On avait beau mettre une ambiance qui tenait la route et faire de supers tifos dans notre petite tribune, ça restait quand même très restreint.

Est-ce que tu es aussi heureux de son évolution?

Je suis surtout heureux que la Section Grenat existe encore après plus de 30 ans, alors que bon nombre de rivaux ont lâché l’affaire depuis belle lurette. Et qui plus est avec les multiples péripéties que le club a affrontées au cours des quinze dernières années. Quand ma génération a connu des titres et l’Europe, eux ont surtout connu la Challenge ou la Première League… Ces années de galère ont contribué à créer un esprit de corps dans le groupe qui a certainement contribué au fait qu’il soit toujours aussi actif et soudé. Et au final ce qui importe c’est qu’il y ait du monde en déplacements, que ça chante et qu’il y ait une bonne ambiance.

Les déplacements se font aujourd’hui le plus souvent en train, alors que nous les faisions en car à l’époque. Quel est ton mode de transport favori pour parcourir la Suisse?

Le train, sans hésiter. Il y a des déplacements que je ne ferai peut-être plus aujourd’hui si nous les faisions toujours en car. Le train est beaucoup plus confortable et convivial. On était 125 pour aller à St Gall (17.10.21, défaite 2-1) alors qu’à l’époque on était souvent une douzaine dans un minibus. Et puis voilà, j’assume ma quête d’un confort à mon âge! Tu peux aller pisser sans problèmes, il y a plus de places et tu vois plus de monde. Tu te ballades, tu vois passer des gens. Ça a rallumé la flamme de certains, dont moi, et motivé d’autres à découvrir le monde fascinant des déplacements.

Comment as-tu vécu le passage des Charmilles à la Praille?

Comme un mal nécessaire. Je ne suis pas foncièrement sentimental et je pense que le club n’existerait plus si nous étions restés aux Charmilles. Ce que je regrette n’est pas tant le fait d’avoir déménagé, c’est plus la taille du stade. J’aimais le côté urbain de notre ancienne enceinte, sa taille, son architecture et pouvoir voir le match en pissant (les toilettes étaient situées en haut de la tribune CFF et offraient une superbe vue sur le terrain).

Tous ceux qui ont connu les Charmilles te diront que c’était bestial, alors que ça l’était de moins en moins.Le stade était vraiment devenu vieux et pourri et ne correspondait malheureusement plus à ce dont un club a besoin pour vivre dans l’élite. J’y ai laissé 20 ans de souvenirs, pour d’autres c’était 50 ou 60 ans. Mais je l’ai vécu d’une manière assez pragmatique.

Le monde des tribunes est aussi fait des rivalités qui s’estompent ou se ravivent, comme celle avec Lausanne.

C’est vrai que les matchs contre le LS ont pris plus d’importance que par le passé. Le gros travail de communication de la part du club autour de ces derbys du Lac de G’nève n’y est peut-être par pour rien d’ailleurs. On avait une rivalité saine avec Lausanne à mon époque, on s’entendait plutôt bien avec les gars du Blue White Fanatik Kop. C’est dès que les groupes ultras sont arrivés que ça a changé. Pareil à Neuchâtel d’ailleurs, où même s’il y avait eu une rivalité dans les années 80 que je n’ai pas connue, les relations entre Red n’Black (ancien groupe de supporters de Xamax) et SG ont longtemps été cordiales. En tout cas jusqu’à ce qu’un nouveau groupe, aujourd’hui disparu, prenne le pouvoir là-bas et décide du jour au lendemain que nous étions leurs pires ennemis.

Et au contraire ne trouves-tu pas que l’animosité contre Sion s’est un peu diluée avec le temps?

Oui, mais c’est aussi dû au fait que pendant longtemps il y a eu les Red Side et les Ultras Sion qui étaient les catalyseurs de la rivalité. Aujourd’hui c’est plein de petits groupuscules et au final on ne sait pas qui est qui. Je pense qu’ils nous détestent toujours autant, mais il y a eu de nombreuses années sans les jouer.

Il y a toujours aujourd’hui ce festival de banderoles, souvent plus ridicules les unes que les autres de leur côté, qui entretient le folklore. Mais dans les faits sur les dix dernières années, ce sont plus Lausanne et Neuch qui ont généré des vrais matchs à tension. Après Sion reste le premier match qu’on marque dans le calendrier mais c’est vrai que ce n’est plus tout à fait la même rivalité qu’à l’époque.

Au-delà des inimités entre groupes ultras, il y a aussi parfois des rapprochements comme celui qui dure depuis près de 30 avec les Luganais.

Oui et ça a plus ou mois commencé à mon époque. J’ai le souvenir d’un match au Cornaredo où tout d’un coup, alors qu’on avait déjà de bonnes relations, les mecs de l’Armata (groupe ultra luganais aujourd’hui dissout) se sont mis avec nous en tribune à la mi-temps. Il me semble que c’est vraiment parti de là. Au niveau personnel je n’ai jamais été super proche d’eux, surtout parce que je ne parle pas italien, mais j’ai toujours été pour ce rapprochement. Quitte à avoir des potes en Suisse, autant que ce soit eux. On est plus proches des Tessinois que des Suisse-allemands.

Après je suis moins pour le fait de faire tout le match dans la même tribune. Tu peux aller boire des verres avant ou après, mais pour moi le match reste le match. Je suis là pour supporter Servette et je ne veux pas m’empêcher d’exulter parce qu’on marque un but à Lugano.

Il y a aussi eu, durant quelques années, un rapprochement avec Sochaux. Comment s’est il créé?

Nous étions déjà en contact et ils sont venus une fois en déplacement à Neuchâtel. Ça a commencé comme ça, de manière assez naturelle, entre deux groupes de tailles similaires et une mentalité proche. L’amitié a duré bien quelques années, avec de très régulières visites mutuelles, mais elle a finalement disparu au gré des divers changements de générations des deux groupes. Nous avions également eu plusieurs visites des Magic Fans (groupe ultra de Saint-Etienne) aux Charmilles, mais ce sont des relations qui sont restées individuelles et n’ont débouché sur rien de concret.

Est-ce que tu suivais d’autres tribunes en Europe?

J’avais plusieurs correspondants en France, particulièrement à Bordeaux, qui dataient d’avant notre affrontement en Coupe d’Europe pour certains. J’ai fait pas mal de matchs dans l’Hexagone, mais on allait surtout en Italie voir l’Inter ou le Torino et également d’autres stades comme Rome ou Gênes.

Donc en parallèle à une vie servettienne bien chargée il y avait aussi passablement de déplacements en Europe et pour l’équipe de Suisse que j’ai suivie lors de toutes ses phases finales depuis 1996 à l’exception du dernier Euro et de la Coupe du Monde en Russie. Et je ne ferai pas non plus le voyage au Qatar l’année prochaine. J’ai aussi fait passablement de finales européennes à une certaine époque, dont l’inoubliable Liverpool-Milan de 2005 par exemple. Nous étions aussi plusieurs SG à avoir enchaîné St Gall – SFC le mardi puis la non moins épique finale UEFA de 2001 entre Liverpool et Alaves à Dortmund le lendemain. Nous étions jeunes, sans doute un peu insouciants, et les kilomètres ne nous faisaient pas peur. Une belle époque!

Aurais-tu aimé vivre dans une ville où la culture foot est plus présente et supporter un club qui rempli son stade?

Je ne suis pas sûr, Genève est ma ville, avec son club. J’ai beau apprécier Liverpool, où règne une forte culture footballistique, ça n’en fait pas pour autant un lieu rêvé pour y vivre. Et puis niveau ambiance, les stades anglais sont souvent très moyens, même si Anfield n’est de loin pas le pire élève de la classe.

Il faut dire aussi que le Servette a été champion de mon vivant. À 60 kilomètres plus en amont du lac ils ne savent pas ce que ça veut dire. Alors oui bien sûr il y a vingt ans j’aurais peut-être aimé vivre à Milan et aller dans la Curva Nord du somptueux San Siro toutes les deux semaines. C’est sûr que ça aurait été cool. Mais non, c’est évident que Genève me va très bien.

J’ai habité 6 mois à Francfort, lors de la première descente du club en 2è Bundesliga. J’y ai fait beaucoup de matchs à domicile dans l’ancien Waldstadion ainsi que dans d’autres stades allemands. C’est aujourd’hui une des plus grosses tribunes d’Allemagne, mais ce n’était absolument pas le cas à l’époque où j’y étais. Si la vie m’avait amené à être expatrié quelque part, je suis sûr que j’aurai eu une maîtresse temporaire au Servette. J’aime trop le foot et l’ambiance des stades, mais rien ne saurait remplacer mon attachement pour mon club.

Quel est ton avis sur l’évolution du mouvement ultra en Suisse?

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé à un moment donné, mais la Romandie a loupé le wagon, voire même passablement de trains. Alors que nous étions dedans avant les Suisse-allemands! À cette époque, des tribunes comme la SüdKurve du FCZ ou celle des Bernois au Wankdorf frisaient le néant. Que ce soit en terme de nombre ou d’ambiance. Pendant ce temps, nous étions dans notre trip, et nous faisions par exemple des tifos comme le “SFC” contre Sion en 1998, qui était quand même très pointu pour l’époque, qui plus est dans une tribune de taille moyenne avec des places debout. Personne d’autre n’était alors capable de faire ça en Suisse, à part peut-être Lugano au hockey, et encore.Et un beau jour, c’est arrivé sans que l’on s’en rende compte, et partout en Suisse alémanique. Et ça, il faut bien leur laisser! Les faillites de la plupart des clubs romands n’ont pas aidé, mais ça n’explique pas tout.

Prenons par exemple le parcage comme celui des Zurichois l’autre jour c’était impossible à cette époque. Ce n’était pas forcément très puissant vocalement, mais j’ai rarement vu ce parcage visiteur aussi blindé et bien animé. Il faut dire aussi que les Suisses-allemands se déplacent en train depuis plus longtemps que nous. Quand tu vois les 125 qu’on était à Saint Gall, ce n’est pas anodin. Et tu vois des gars dans les trains qui ne sont pas forcément des actifs de la tribune. Mais une fois en parcage tu te laisses un peu plus entrainer. Tu créées quelque chose en toi par rapport à tout ça. C’est souvent en déplacement que la flamme s’allume, et vu l’engouement je pense que notre tribune et la Section Grenat ont encore de beaux jours devant elles.

On parle pourtant avec de plus en plus d’insistance de billets nominatifs pour la saison prochaine. Qu’en penses-tu?

Je suis bien évidemment contre toute démarche amenant l’obligation des billets nominatifs dans les stades en Suisse. Les autorités essaient de vendre ce concept comme la solution contre la violence des supporters, mais je pense que ce n’est qu’un coup d’épée dans l’eau.

Cela empêchera-t-il des mecs cagoulés d’envahir la piste d’athlétisme comme récemment au Letzigrund? Ou cela amènerait-il une solution crédible pour réduire les risques d’incidents en dehors des stades, là où ils sont les plus fréquents? Il me semble que la réponse est assez aisée à trouver.

Par ailleurs, pour que cela puisse éventuellement avoir un effet concret, il faudrait aussi envisager que chaque spectateur soit assis au siège attribué par son billet, ce qui impliquerait en amont l’abandon des places debout et surtout la mise en place de moyens de contrôle qui couteraient une fortune aux clubs. En plus d’inévitables tensions entre supporters récalcitrants et stadiers inexpérimentés et d’une baisse potentiellement importante des affluences, comme l’exemple récent vécu par le Constantin Circus.

N’oublions pas que cette décision doit sauf erreur être votée à l’unanimité des cantons et villes concernés, je ne suis donc pas convaincu que tout cela ne dépasse l’effet d’annonce. Je l’espère en tout cas !

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