Interview Steve Rouiller
Le roc de Troistorrents. Photo: Eric Lafargue

Interview Steve Rouiller

Il était encore attaquant à 20 ans. En Première Ligue à Monthey à 23 ans. Signature de son premier contrat pro à 24 ans. Aujourd’hui patron de la défense centrale et vice-capitaine du meilleur club romand, peu auraient cru en Steve Rouiller après qu’il ait été laissé sur le carreau à 21 ans par son club formateur, le FC Sion. Entretien avec le roc de Troistorrents, avant d’aborder sa quatrième saison sous le maillot Grenat.

Comment était le jeune Steve Rouiller?

J’ai grandi à Troistorrents, dans un petit chalet un peu reclus de la société. Il n’y avait pas grand chose, du coup il fallait trouver des occupations avec mes cousins qui habitaient à côté de chez moi. J’ai eu une enfance paisible entre école, foot et tennis, que je pratiquais aussi à l’époque. Ma vie tournait vraiment autour de ça.

Puis j’ai dû faire un choix entre ces deux sports vers 11 ou 12 ans et j’ai choisi le foot. Je suis par la suite parti en jeunes à Sion où j’ai pu faire mes gammes des moins de 15 aux moins de 21. Je m’entrainais aussi régulièrement avec la première équipe. Et au final le club ne m’a jamais offert de contrat. Je suis donc parti à Monthey, en 1ère ligue. En pensant que ma chance de devenir pro était passée.

Comment voyais-tu ton avenir à ce moment-là?

Déjà j’étais un peu dégoûté du monde du foot pro. Ce monde de requins, de chacun pour soi. J’avais besoin de mettre tout ça de côté et de jouer pour le plaisir, sans toute cette pression. J’ai fait quelques petits boulots, mais rien qui ne me passionnait vraiment. Peut-être aussi que je savais au fond de moi qu’il y avait encore un espoir dans le foot.

Qu’est-ce qui n’avait pas marché à Sion?

Déjà j’ai joué attaquant jusqu’à mes 20 ans. Et j’ai été mis en défense centrale du jour au lendemain par un coach, Christian Zermatten. Il voulait m’essayer à ce poste et je n’ai plus bougé. Mais je n’avais pas vraiment de perspectives de jouer en première équipe, il y avait trop de concurrence à mon nouveau poste. J’ai par la suite rejoindre le FC Thoune quand Bernard Challandes, que j’avais connu à Sion, est allé y entrainer. Il aurait fallu que Thoune paie mes frais de formation et ça a bloqué à ce niveau-là. C’était une grosse somme.

Après cela je n’ai pas vraiment eu de propositions, raison pour laquelle je suis retourné à Monthey pendant trois saisons. Ça s’est bien passé, ni plus ni moins. J’étais un bon joueur de Première Ligue. Et je me rappelle qu’au soir du dernier match de ma troisième saison, après avoir assuré le maintien à Fribourg, je reçois un appel de Christian Constantin vers 23h. On était entrain de fêter avec l’équipe dans un restaurant, et il me proposait de venir rejoindre la première de Sion en préparation à Crans-Montana.

Et tu retourneras donc une deuxième fois au FC Sion.

Oui, j’ai accepté et ai rejoint la première équipe en stage. C’était compliqué physiquement au début, en venant de Première Ligue. Mais j’ai donné le maximum et j’ai finalement eu mon premier contrat pro par la suite. J’avais signé pour 6 mois avec 1 an et demi en option. J’ai joué 6 matchs de Super League durant ces 6 mois, qui n’étaient pas la meilleure période du club. Il y avait beaucoup d’instabilité, une mauvaise ambiance… Et le club ne lève pas l’option.

J’étais un peu naïf à l’époque et le club m’avait pris en camp d’entrainement en hiver. Du coup je pensais que c’était bon, que j’allais continuer avec eux… Et à la fin de la préparation on m’a simplement dit que je pouvais partir où je voulais parce que le club ne me garderait pas. Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais fait plusieurs jours sans contrat. La seule possibilité que j’avais à l’époque était à Chiasso, en Challenge League. J’y suis donc parti et ça s’est super bien passé.

Tu iras ensuite à Lugano où tu joueras deux saisons pleines en Super League. Pourquoi avoir quitté Lugano à 28 ans, après avoir en plus joué l’Europe (Europa League 2017-2018), pour venir au Servette en Challenge League?

Ma famille et moi étions vraiment bien à Lugano. Un club familial, dans un cadre et une région magnifique. Mais c’est l’arrivée d’un nouvel entraineur à l’époque, Guillermo Abascal, qui a tout changé. J’étais vraiment un étranger pour lui, il n’y avait aucune communication, rien. Je suis passé de joueur titulaire à quasiment indésirable du jour au lendemain. Il me restait un an de contrat et soit je restais mais sans perspectives, soit je partais pour un nouveau challenge. Servette me suivait déjà depuis un moment et retourner en Challenge League ne me faisait pas peur. D’autant plus que le Servette est un club historique qui m’a toujours attiré, ainsi que Genève.

Tu n’as jamais eu envie d’aller à l’étranger?

Non, et je n’ai pas eu beaucoup de possibilités. Il y a eu des rumeurs, mais jamais aucune offre concrète. Surtout quand j’étais à Chiasso, des bruits qui venaient d’Italie. Mais pour moi il faut d’abord vraiment s’imposer en Suisse avant de penser à aller à l’étranger. Et au final je suis très content d’être resté en Suisse.

Vous suiviez une équipe en particulier à la maison dans ta jeunesse?

Non pas vraiment. J’ai toujours été pour le Real Madrid. C’est vraiment un club qui me faisait rêver. On suivait beaucoup le foot à la maison, mais sans supporter une équipe en particulier.

Ta signature chez nous n’a donc pas posé de problèmes à ta famille et ton entourage proche?

(Rires) Non franchement pas du tout. Ils ont été un peu surpris que je parte de Lugano mais ils m’ont toujours suivi. Et ils n’ont pas vraiment vécu cette grande rivalité entre Servette et Sion non plus. Aujourd’hui ils sont fiers de venir au stade avec tout leur équipement du club. C’est leur club. Sion c’est du passé et je n’ai plus vraiment envie d’entendre parler de cette équipe. J’ai eu la chance de faire quelques années là-bas, mais pour moi il n’y a que le Servette.

On sent un certain ressenti de ta part vis-à-vis de Sion…

Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais il y a certaines choses qui se sont passées qui sont dures à digérer. Tu sais aussi comment ça fonctionne là-bas, c’est souvent instable et pas tout rose.

Pour en revenir à Servette, ton choix de nous rejoindre et de quitter la Super League aura été payant parce que tu auras vécu trois premières saisons magnifiques ici.

C’est clair que quand on regarde le parcours du club depuis trois ans c’est des souvenirs incroyables. La saison de la montée avec ce match contre Lausanne… C’est la première fois que je me sentais vraiment impliqué dans un groupe de cette façon. Je ne m’étais jamais senti important comme ça auparavant. Ça m’a permis de m’épanouir sur le terrain et de devenir un joueur plus complet. Et heureux.

Et l’ambiance l’année de la montée c’était vraiment quelque chose d’incroyable. Je n’avais jamais vécu ça, c’était extraordinaire. Tout le monde était impliqué et on était un vrai groupe de potes. Ça rigolait tout le temps même quand ça allait moins bien. C’est vraiment le groupe qui a fait qu’on a gagné ce championnat. Tout le monde tirait à la même corde, il y avait une vraie force collective.

Si tu devais retenir un match de chacune de tes trois saisons ici, ça serait lesquels?

Forcément déjà le match de la montée contre Lausanne. Vraiment une soirée extraordinaire. Ensuite la deuxième saison je prendrai notre victoire à domicile conte Bâle 2-0. Une grande performance collective et personnellement un de mes meilleurs matchs. Et pour la saison passée c’est difficile d’en choisir un. Les matchs à huis-clos n’ont pas la même saveur. Tu ne vis pas les mêmes émotions sur le terrain. Mais je vais retenir notre victoire à Sion, que nous n’avions pas battu la saison précédente. C’est toujours spécial de gagner là-bas.

Le public sera de retour dans les stades cette saison. J’imagine que vous attendez ça avec impatience?

Oui franchement ça m’a beaucoup manqué et perturbé à titre personnel. J’ai toujours eu besoin de cet apport, de ce soutien, pour pouvoir me dépasser. C’est compliqué quand les stades sont vides, tu as besoin de ces regards sur toi pour pouvoir plus te concentrer. Ça booste. Vivement que les supporters reviennent. On le voit à l’Euro, c’est beau toutes ces ambiances. Et je sais que eux n’attendent que ça aussi, ils ont besoin de revenir au stade pour vivre ces émotions avec nous.

Le club n’a enregistré pour le moment qu’un départ, Gaël Ondoua, et deux arrivées, David Douline et Papu Mendes. Que peux-tu nous dire sur nos deux recrues?

Douline c’est un gars super et simple. On a beaucoup discuté avec lui et je pense qu’il n’aura pas de soucis à s’intégrer dans l’équipe. Il s’est fait opérer en fin de saison dernière et est actuellement en phase de reprise.

Et Papu c’est un joueur très intéressant. Il aime les un contre un, il est très explosif et bon techniquement. Il va nous faire du bien pour mettre le feu dans les défenses adverses. C’est important d’avoir un joueur comme ça surtout qu’on a perdu Boubacar Fofana pour 9 mois. Papu n’a pas le même gabarit mais sur ce que j’ai vu c’est vraiment bon.

Le premier match officiel de la saison sera le déplacement en Conference League à Molde, vous serez directement dans le vif du sujet avant l’ouverture de la saison à Sion. Que savez-vous de cette équipe norvégienne? Avez-vous déjà commencé à vous concentrer sur eux?

On n’est pas encore focalisé à 100% sur eux. On sait qu’ils jouent en 4-4-2 et que c’est une très bonne équipe. Ils ont fait un beau parcours en Europa League la saison passée (éliminés en 1/8 de finale par Grenade). Après on ne les a pas encore analysés en vidéo. C’était peut-être l’adversaire le plus compliqué que l’on pouvait tirer mais ça reste des matchs intéressants et on a notre coup à jouer.

Vous étiez trois défenseurs centraux à vous partager les deux places la saison passée, avec Vincent Sasso et Yoan Séverin. Est-ce que ça va continuer cette saison?

Je pense que oui, mais il y a aussi Vouilloz qui est là. Donc on sera quatre pour deux places. Après le coach aime bien de temps en temps passer à trois défenseurs en cours de matchs. On a vraiment de la qualité derrière et tu as besoin de pouvoir faire tourner durant la saison et d’avoir tous les joueurs concernés.

Tu parlais de Vouilloz mais il y a aussi les jeunes Monteiro et Nyakossi qui arrivent. Que peux-tu nous dire sur eux?

Ce sont vraiment de bons jeunes. Monteiro est plus discret, il a encore besoin de s’aguerrir. C’est la jeune pépite du club et ça lui fait du bien de pouvoir s’entrainer avec la première équipe. Il progresse. Et Roggerio (Nyakossi) c’est un grand gabarit, imposant, déjà très physique pour son âge. Ils ont le potentiel pour intégrer l’équipe et avoir un rôle important dans le futur.

Vous vous êtes fixés des objectifs pour la saison?

Non pas vraiment, ça sera toujours le maintien d’abord. Il y aura en plus beaucoup de bonnes équipes cette saison. On sait qu’on peut faire mieux et qu’on a le contingent pour, donc on va essayer d’avoir plus de régularité. Si on arrive à maintenir cette efficacité sur le long terme on peut encore faire mieux. Je suis confiant, je pense qu’on pourra faire une bonne saison. On a vraiment conscience de nos qualités.

L’un des points noirs de la saison passée aura été vos résultats dans les derbys. Comment l’expliques-tu?

C’est sûr qu’on aurait pu mieux faire. On a toujours cette volonté de gagner quand on joue un derby. Mais on avait peut-être moins de rage que les autres. Ce qui est dommage. On a un peu craqué sur les matchs contre Sion et Lausanne à domicile. Et c’est typiquement le genre de matchs où l’on a besoin du soutien du public pour nous transcender. J’espère vraiment qu’on va se rattraper là-dessus parce qu’on sait que c’est important pour nos supporters et pour nous également.

Quels joueurs vont exploser cette saison?

On a tous envie que Kastriot passe le palier. Il a toutes les qualités pour. Je vois bien aussi Alexis Antunes, une autre pépite. Il va vraiment nous faire du bien cette saison au niveau de la qualité technique et la vision du jeu. On a vraiment des joueurs de qualité et si on arrive à être plus performants et réguliers, on peut vraiment battre tout le monde.

On est le club avec la plus grande mixité franco-helvétique. Comment avez-vous vécu la victoire de la Suisse contre les Bleus?

C’était notre première soirée du stage à Crans-Montana et il y avait vraiment une grosse ambiance! On était quasiment tous là, réunis dans une salle devant la télé. C’était un match incroyable. Ça a explosé sur le 1-0 de Seferovic, ça a ensuite beaucoup chambré quand Pogba a marqué le 3-1. Et quand Mbappé a raté son pénalty il y en a deux-trois qui sont vite partis en courant dans leur chambre pour ne pas rester avec nous! C’était une superbe soirée, on a eu de la chance de vivre ça.

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