Interview Vitorino Hilton

Interview Vitorino Hilton

Il a commencé sa carrière avant la naissance de certains de ses coéquipiers actuels. À 43 ans et après près de vingt ans passés en Europe, Vitorino Hilton est resté cet homme humble, simple et disponible. Entretien avec un défenseur aussi élégant sur qu’en dehors du terrain, devenu légende du football.

Je me suis dit que j’allais essayer de venir avec des questions qu’on ne t’avait jamais posées mais je pense que ça ne sera pas possible.

(Rires) Ça sera difficile!

Tu es impatient du jour où tu n’auras plus à répondre à des interviews ou est-ce que c’est un exercice que tu apprécies?

Non ça va, ça ne me dérange pas. J’aime bien parler.

Tu es né à Brasilia. Comment était ton enfance dans la capitale fédérale du Brésil?

Je suis né à Brasilia mais je ne vivais pas en ville. Nous habitions en dehors, dans une petite ville qui s’appelle Gama. On va dire que mon enfance a été difficile d’un point de vue économique, mes parents ne gagnaient pas beaucoup d’argent. Mais c’était une enfance heureuse. On arrivait à s’amuser même sans avoir le confort qu’ont beaucoup d’enfants. J’ai vraiment pu profiter de ces années.

Tu rêvais de quoi à cet âge-là ?

Être footballeur, comme la plupart des brésiliens. On est des passionnés de sports, que ce soit foot, foot en salle, volley, basket… On joue beaucoup dans la rue et c’est vrai que souvent quand tu n’arrives pas dans le foot tu bascules dans un de ces autres sports. Et ça nous réussit bien.

Mais j’ai toujours été vraiment football. J’ai d’abord commencé à jouer dans le quartier, avec les potes. On était six ou sept gamins du même âge à habiter dans ma rue, et il y avait également mon grand frère qui a deux ans de plus que moi. Du coup on avait quasiment une équipe de foot.

Et quel a été ton premier contact avec un football plus structuré?

J’avais fait un essai dans l’équipe de Gama lorsque j’avais seize ans. C’est le club que j’allais voir au stade quand j’étais petit avec mon père et mon frère. Ils évoluent aujourd’hui en quatrième division. Mon essai s’était bien passé, l’entraineur de l’équipe m’avait apprécié et voulait me faire signer pro. Mais le directeur sportif ne voulait lui que me faire signer un contrat junior. Au final j’ai décliné ce contrat et je n’y suis jamais retourné.

J’ai ensuite continué à jouer au foot amateur, qui est très bien organisé malgré le fait que ce ne soit qu’un championnat de quartiers. Il y avait des joueurs de tous âges, je jouais donc déjà avec des adultes à seize ans. Et un jour l’entraineur des jeunes de Chapecoense, qui venait aussi de Brasilia, était de retour comme chaque année pour voir si il pouvait trouver des jeunes du coin pour leur centre de formation. Il en avait déjà sélectionné cinq et mon entraineur de l’époque avait insisté pour qu’il me prenne comme sixième. Il a accepté. On est donc parti à six à Chapecoense et au final je suis le seul qui soit resté.

Et là tu arrives à quel niveau à Chapecoense? Centre de formation?

Oui c’était le centre de formation. J’avais 17 ans et au Brésil à l’époque si tu ne signais pas pro à tes 18 ans, c’était fini. Tu peux toujours essayer de ton côté, mais c’est vraiment compliqué de faire carrière. J’avais donc un an pour pouvoir montrer mes qualités et espérer avoir mon contrat.

Je jouais arrière-droit à l’époque. L’entraineur m’appréciait mais le titulaire à mon poste était prêté par un club pro de Sao Paulo. C’était donc un peu compliqué pour moi de jouer. Et lors d’un match de préparation, un de nos défenseurs centraux se blesse. Le coach vient vers moi, me demande si je sais jouer à ce poste. Moi j’avais juste envie de jouer et au quartier on joue aussi un peu partout. Du coup je lui dis que oui, je peux jouer défenseur central. Il me fait rentrer et je fais une grosse prestation.

Tu as souvent déclaré que tu aurais certainement eu une carrière très différente si tu avais été plus grand (il mesure 1m80). Mais est-ce que tu n’aurais peut-être pas eu une autre carrière sans ce coup du sort, si tu avais continué à jouer arrière-droit?

Oui, peut-être aussi. Mais à l’époque au Brésil tu ne trouvais pas de défenseur central de moins d’1m85 – 90.

Encore aujourd’hui, non?

Ça a quand même un peu évolué. Par exemple Marquinhos (1m83) ou Thiago Silva (1m84). On compense notre manque de taille par notre timing et notre placement.

Ceux qui te suivent sur Instagram peuvent voir dans tes stories à quel point tu t’entretiens, que ce soit physiquement ou au niveau de ton alimentation. Est-ce qu’on risque de te retrouver avec du ventre après quelques mois de retraite?

Non franchement je ne pense pas! Et j’ai compris depuis longtemps qu’aujourd’hui on n’est plus des footballeurs, on est des athlètes de haut-niveau qui jouent au foot. C’est sûr que je prendrais un petit peu, c’est normal, mais je pense surtout que je vais gonfler.

D’où te vient cette rigueur?

Depuis tout petit, j’ai toujours vécu des situations où il fallait se battre pour y arriver, en vouloir plus que les autres. Et ensuite au foot c’était pareil. Pour beaucoup le fait que je joue encore à 43 ans est quelque chose d’exceptionnel. Mais avec mon hygiène de vie et la chance que j’ai eu de ne pas avoir été souvent blessé, c’est presque normal.

J’ai aussi remarqué durant ma carrière que les entraineurs soulageaient souvent les joueurs plus âgés à l’entrainement. Ils ne les font pas toujours travailler aussi dur que les plus jeunes. Et je ne l’ai jamais accepté. J’ai toujours travaillé autant que les autres, encore aujourd’hui. Après c’est sûr que je ne peux pas accumuler les mêmes efforts qu’un jeune de 18 ans. Mais je le fais à mon rythme.

Tu n’auras finalement connu que 7 clubs dans ta carrière professionnelle. Etait-ce plus par loyauté ou par manque d’opportunités intéressantes?

Un peu des deux. Je me suis toujours senti bien dans tous les clubs où je suis passé. Ça a été compliqué à Genève au début, c’était ma première expérience en Europe et je m’attendais à quelque chose d’autre. Je ne parlais pas encore français, mon pays me manquait. Il y a eu ensuite Bastia en prêt pour 6 mois et après le Racing Club de Lens où j’avais signé pour 5 ans. J’étais parti pour y rester longtemps, à Marseille c’était pareil…

Tu parlais de tes débuts en Europe compliqués ici à Genève. Tu étais arrivé en n’étant pas forcément désiré par notre entraineur de l’époque, Lucien Favre.

Oui ça a été dur. Déjà la langue, je ne parlais ni français, anglais ou espagnol. Lucien Favre s’attendait à un défenseur d’1m90 et il m’a vu arriver avec mon mètre 80. J’ai donc commencé à jouer avec l’équipe réserve et il était venu nous voir jouer, lors d’un match aux Charmilles. Ce jour-là je défendais sur un attaquant qui me prenait presque 10 centimètres. Et j’ai pris tous les ballons de la tête. C’est là que Lucien Favre a vu que mes autres qualités compensaient ma relative petite taille.

Tu as connu la dernière grande épopée européenne du club en 2001-2002, avec cette élimination en 1/8è de finale de celle qui était la Coupe de l’UEFA à l’époque. Quels souvenirs en gardes-tu?

C’était fantastique. C’était ma première Coupe d’Europe, pour ma première saison en Europe. Et on avait vraiment fait un superbe parcours. J’ai été et je suis encore aujourd’hui très fier d’avoir porté ce maillot.

Tu formais parfois à l’époque notre défense centrale avec un jeune défenseur genevois, aujourd’hui Directeur sportif du club, Philippe Senderos. Vous avez gardé le contact?

Oui on s’envoie encore régulièrement des messages. Je parlais d’ailleurs avec lui au moment où il a signé comme Directeur sportif. J’ai vraiment été très content pour lui et pour le club. Et j’ai toujours continué à suivre les résultats du club aussi, c’est d’ailleurs bien plus facile depuis quelques années avec les réseaux sociaux, ça aide beaucoup.

Puis tu nous quitteras à l’hiver 2003-2004 en prêt pour Bastia, peu de temps avant l’arrivée à la présidence du club de Marc Roger. Tu te rendais compte que les choses commençaient à se gâter à Genève?

Pas trop parce que je ne parlais pas encore bien le français, du coup je ne comprenais pas trop ce qu’il se passait autour du club. Je savais qu’il y allait avoir un changement de direction, mais je n’étais pas au courant de tous les problèmes qu’il y avait derrière.

Le FC Sion t’a contacté après ton expérience marseillaise. Les contacts avaient-ils été poussés?

Non, et il ne m’ont pas fait de proposition. Ils ont juste parlé, mais au final il n’y a rien eu du tout, aucune offre.

As-tu des regrets quand tu regardes ta carrière?

Le seul regret que j’ai vraiment c’est de ne jamais avoir porté le maillot de Flamengo. C’est le club que j’ai toujours supporté. Après évidemment que je regrette aussi de ne jamais avoir porté le maillot de la Seleção. J’aurai peut-être eu plus de chance d’y arriver si j’étais resté au Brésil. Mais il y a aussi beaucoup de joueurs qui ont porté une fois seulement le maillot de la sélection, sans faire une grosse carrière derrière.

Et les plus beaux moments de ta carrière?

J’ai vraiment vécu de belles choses partout où je suis passé. De mes débuts pro à Chapecoense à mon passage à Parana où on gagne la Coupe Joao Havelange en 2000. Le Servette bien sûr avec ce parcours en Coupe de l’UEFA. Bastia ensuite qui aura été ma porte d’entrée en France. Lens où j’ai gagné la Coupe Intertoto (2005). J’arrive ensuite à l’OM où on gagne la Coupe de Ligue et le titre de champions 17 ans après le dernier. C’était fabuleux. Et finalement Montpellier, la cerise sur le gâteau. J’arrive à 34 ans et on gagne le premier championnat de l’histoire du club devant le PSG qui était au début de l’ère qatarie. Extraordinaire.

Et au niveau du public, dans quel stade as-tu ressenti la plus grande ferveur?

Je parle souvent de Lens à ce niveau-là, parce que c’est vraiment une atmosphère fantastique. Les supporters vivent pour et à travers leur club, ils encouragent du début à la fin que ce soit dans les bons ou les mauvais moments. Sinon c’est sûr que Marseille c’est quelque chose, et beaucoup plus proche des ambiances brésiliennes qu’à Lens. Quand tout va bien le Vélodrome c’est vraiment une ambiance de malade.

Comment gères-tu aujourd’hui l’écart générationnel avec les jeunes joueurs de l’effectif?

J’oublie que j’ai 43 ans quand je suis avec eux! Ils m’obligent à rester jeune.

Tu écoutes du rap français avec eux du coup?

Oui, forcément. Après voilà, je pense que c’est important de créer des liens même sans avoir le même âge. C’est important pour le groupe et cette complicité se ressent ensuite sur le terrain.

Tu auras passé plus de 20 ans en Europe depuis ton arrivée à Genève. Comment as-tu géré le mal du pays, qui aura parfois compliqué la vie de beaucoup de brésiliens?

Le Brésil me manque beaucoup, surtout la famille et encore aujourd’hui. C’est vrai que souvent les joueurs brésiliens ont envie de vivre ici comme ils vivent au pays. Mais j’ai tout de suite compris à mon arrivée que je devrais m’adapter à la vie en Europe et pas l’inverse.

Comptes-tu vraiment arrêter ta carrière à la fin de la saison? Tu n’as pas envie d’un challenge exotique, par exemple?

Je suis parti pour arrêter ma carrière cette saison. Après c’est sûr aussi que je n’ai pas envie d’arrêter devant des tribunes vides. J’aimerais vraiment pouvoir saluer une dernière fois le public. Mais ça sera compliqué cette saison.

Après concernant les destinations exotiques, ça ne m’a jamais vraiment attiré. Si je joue encore au foot aujourd’hui c’est par amour pour ce sport, pas pour des considérations financières. Et je ne compte pas porter un autre maillot que celui de Montpellier avant de raccrocher.

Essayer de rattraper le japonais Kazuyoshi Miura, qui joue toujours en pro (D2 japonaise) à 54 ans ne t’intéresse pas plus que ça non plus?

Non et ça sera compliqué (rires). Je pourrais très bien essayer de le rattraper, mais déjà il faudrait trouver un club qui serait partant pour me faire signer un contrat en sachant que je ne jouerai pratiquement pas. Je ne pense pas qu’il fait tous les déplacements et quand il est là c’est sur le banc. Et je suis trop compétiteur pour ne jouer que cinq minutes sur une saison, juste pour qu’on dise « Il l’a fait ».

Tu comptes rester dans le foot?

Oui, je ne me vois pas faire autre chose. On a déjà parlé de la suite de ma carrière avec Montpellier et j’espère que ça va marcher. J’espère que ça sera sur les terrains, mais je ne sais pas encore.

On va finir avec le sujet qui a fortement sécoué la planète foot la semaine passée : 12 clubs européens ont tenté de faire sécession pour créer une Super Ligue. Quel est ton avis là-dessus?

Je pense que c’est le même avis que toutes les personnes qui sont amoureuses de ce sport: je suis contre une Super Ligue. On a tous été surpris par cette annonce, personne ne s’y attendait surtout dans le contexte actuel. J’espère vraiment que ça ne verra jamais le jour. Ils parlent d’un point de vue financier, en disant vouloir sauver le foot. Mais ils oublient qu’actuellement tout le monde est touché financièrement par la pandémie. Ils veulent uniquement gagner plus d’argent.

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