Interview Yoan Séverin
MIP 2020-2021.

Interview Yoan Séverin

Si le Servette jouait en NBA, il aurait certainement été dans la liste pour le titre de MIP (Most Improved Player, joueur ayant le plus progressé de la saison). Yoan Séverin aura en effet réussi à retourner l’opinion en sa faveur au prix de performances remarquables en défense centrale, son poste de prédilection. La carrière de l’ancien du centre de formation de l’OL, de la Juventus et des U20 français prend enfin son envol, à 24 ans. Entretien avec le natif de Villeurbanne, dont l’abnégation force l’admiration.

Comment as-tu commencé dans le foot?

J’ai fait ma formation en jeunes à Bourgouin Jallieu, un club partenaire de l’Olympique Lyonnais, à une vingtaine de minutes de Lyon. J’ai ensuite été repéré par l’OL à mes 14 ans. J’y ai fait deux saisons avant de partir pas loin d’ici, en Haute-Savoie, à Evian. J’ai ensuite pris mon envol pour Turin et la Juventus un an et demi plus tard.

Vous suiviez le foot à la maison?

Oui, mon père dort, mange et vit football. Ce qui dérange d’ailleurs souvent un peu ma mère qui n’est pas du tout dans le foot! J’ai donc toujours baigné dans ce milieu par mon père. Il est supporter de l’OL, du coup j’allais régulièrement au stade avec lui. C’est lui qui m’a transmis cette passion.

Tu te souviens de la première fois que tu as mis les pieds au stade?

Oui, c’était pour un match de Champions League dans l’ancien stade (Gerland), contre le Dynamo Kiev si ne je ne me trompe pas.

Quels souvenirs en gardes-tu?

J’étais encore petit donc je ne me rendais pas vraiment compte du niveau de jeu que j’avais devant les yeux. Mais j’avais été marqué par l’ambiance et l’atmosphère qui régnaient dans le stade.

Par la suite il y a plusieurs fois où j’ai eu envie d’aller avec les Bad Gones (groupe ultra de l’OL), mais mon père me retenait par le bras et me disait que j’étais encore trop jeune pour ça. Je restais donc avec lui dans le secteur familles.

Du coup je peux imaginer que rejoindre l’OL a dû être un rêve pour toi.

Bien sûr. C’est le club phare de la région où je suis né, c’était mon club de cœur. Et puis quand un club comme l’OL t’appelle, c’est gratifiant. C’était une fierté pour moi et pour toute ma famille.

J’y ai fait une première saison satisfaisante durant laquelle j’ai enchainé les matchs en titulaire. Je fais ensuite six bons premiers mois la saison suivante, tout se passe super bien. Puis j’ai eu une période un peu difficile en février (2012) où je jouais moins. Mentalement ça n’allait pas trop non plus. Je n’ai pratiquement plus joué la deuxième partie de saison et le club ne m’a pas conservé.

Comment arrives-tu ensuite à Evian?

J’avais été repéré par Souleymane Cissé (actuel directeur technique du LS), qui travaillait à l’époque à Evian. J’ai tout de suite été surclassé, je jouais avec les 96, ceux qui avaient un an de plus que moi. Il m’installe en défense centrale et je fais une grosse saison.

Quel est ton poste de prédilection? TransferMarkt dit que tu es arrière gauche, poste que tu as d’ailleurs occupé à tes débuts chez nous.

J’ai été formé comme défenseur central et c’est clairement le poste où je me sens le plus à l’aise. Après c’est vrai que j’ai joué latéral gauche à l’OL, mais je me suis de nouveau fixé dans l’axe à Evian. Et je pense que lorsqu’on compare mes performances comme arrière gauche ou dans l’axe ce n’est pas la même chose.

Tu passeras dans une toute autre dimension après Evian, avec ton transfert à la Juventus. Comment ça s’est fait?

La Juve m’a suivi durant un an à Evian, sans que je sois au courant. Ils ont envoyé 6 recruteurs pour m’observer et chacun a validé mon profil auprès du club. De là ils ont directement pris contact avec Evian, comme j’étais encore mineur. Puis ils sont venus me voir lors d’un match amical à Thonon contre Annecy. On a été manger au restaurant, ils m’ont présenté le projet qu’ils voulaient avec moi, m’ont invité à venir visiter les installations et tout s’est concrétisé.

Tu avais quel âge à ce moment-là?

J’avais 16 ans et demi.

J’imagine que ça ne devait pas être facile de garder la tête sur les épaules lorsqu’un club comme la Juve vient te chercher si jeune.

C’est sûr. Avec tout le respect que j’ai pour l’ETG, ça n’a rien à voir avec la Juve. Lorsque mon père m’a prévenu de tout ça je n’y croyais pas. J’avais d’ailleurs refusé leur première approche, parce que je venais de recommencer la saison avec Evian et je ne me sentais pas prêt à partir. Je fais donc les 6 premiers mois de la saison jusqu’à ce que la Juve revienne en décembre, et là j’ai accepté et je suis parti.

Ça a été vraiment très compliqué au début, déjà parce que je ne parlais pas la langue. Je ne vais pas te mentir, il y a des fois où j’ai pleuré. J’appelais mon père pour lui dire que je voulais rentrer. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur mes proches quand ça n’allait pas. Mes parents n’ont jamais hésité à prendre la voiture pour venir me voir, en posant même parfois des jours de vacances. Je leur en suis vraiment reconnaissant aujourd’hui parce que peut-être que je ne serai pas resté 3 ans et demi en Italie sans eux et leur soutien.

Les 5 premiers mois ont donc été vraiment durs, jusqu’au moment où j’ai commencé à pouvoir communiquer en italien avec les différents joueurs du groupe. Tout s’est ensuite super bien passé. J’y ai d’ailleurs eu Fabio Grosso comme entraineur durant deux années. Un super coach, proche de ses joueurs.

Et tu quitteras ensuite la Juventus pour la D1 belge et le club de Zulte Waregem. Pourquoi ce choix?

La Juve m’avait fait une proposition de prolongation, mais je savaisa que je partirai ensuite en prêt et ce n’est pas quelque chose qui m’intéressait. Je cherchais de la stabilité et ils m’ont fait part de l’intérêt de Zulte Waregem. Leur coach m’avait vu jouer en sélection U20 avec la France, on s’est rencontré et il m’a convaincu de signer.

Tu expliquais dans une interview pour le club y avoir de nouveau connu des difficultés d’adaptation à cause de la langue (flamand).

Je pense que ça a été encore plus dur que mes premiers mois à Turin. Déjà à cause du flamand. Et puis là mine de rien j’étais vraiment loin de la famille. Il fallait 3 heures à mes parents pour venir me voir à Turin, là il en fallait 7 ou 8. On avait aussi groupe qui n’était pas très sain, ce qui n’a pas aidé à l’adaptation. J’avais 20 ans et ce n’était pas facile. J’ai énormément galéré.

Est-ce que tu doutes à ce moment-là? Tu venais quand même du centre de formation de la Juve, avais joué une Coupe du Monde U20 et tu ne joues pratiquement pas en Belgique…

Non, je me demandais surtout quand est-ce que j’aurai l’opportunité de démontrer mes qualités. J’avais juste besoin d’un club et d’un coach qui me fassent confiance et qui me permettent de m’exprimer.

Avais-tu un Plan B, hors football?

Non, et ne n’y jamais vraiment réfléchi. J’étais sûr de moi et je savais que j’allais retrouver quelque chose, même si il fallait passer par un échelon inférieur. J’étais prêt à ça et je suis bien entouré. Je sais que si ma carrière devait se finir demain on m’aidera à rebondir. Je ne serai pas seul.

Et finalement c’est la grande majorité des jeunes en centre de formation qui n’arrive pas à devenir pro. Il y en a peut-être un ou deux qui réussissent par génération. Et c’est compliqué quand on t’annonce à 17-18 ans que tu n’es pas gardé. J’ai conscience de la chance que j’ai.

Et donc après ton échec en Belgique tu arrives au bout du Lac de Genève et enfile le maillot grenat. Comment se sont déroulés les contacts avec le club?

Par Gérard Bonneau, qui m’avait déjà fait venir à l’Olympique Lyonnais quand j’avais 14 ans. Il y a donc eu des contacts avec lui et tout s’est fait ensuite très naturellement.

À quoi t’attendais-tu en signant, que ce soit au niveau du club ou de la ville?

Je connaissais déjà un peu la ville, comme j’ai été un an et demi à Evian. Et je suis beaucoup le football et tous les championnats donc je connaissais aussi un peu le club. Gérard Bonneau m’avait fait part du projet et de l’ambition du club et il m’a vite convaincu.

Tu as eu une première saison qui a été plutôt bonne en Challenge League. Tu joues près de 25 matchs, la montée, le titre. Puis une deuxième beaucoup plus compliquée en Super League où tu n’auras pratiquement pas joué. Peux-tu revenir sur ces deux premières saisons? Comment les as-tu vécues?

Comme tu le dis, la première saison s’est plutôt bien passée. J’ai joué à un poste qui n’était pas le mien et je finis quand même avec deux buts et quatre passes décisives. Ce qui était pas mal pour un joueur qui n’est pas latéral gauche.

La deuxième a été beaucoup plus compliquée, avec l’arrivée de Dennis Iapichino qui est un vrai arrière gauche de formation. Et il faut dire les choses : il faisait de bonnes performances et méritait de jouer. De mon côté je n’ai pas forcément été performant quand on a fait appel à moi. On voyait d’ailleurs la différence entre lui qui se projetait beaucoup vers l’avant et moi qui ne savais pas vraiment le faire. Je n’ai pas non plus été épargné par les blessures la saison passée. Mais je n’ai pas lâché.

Comment étaient tes relations avec Alain Geiger durant ces deux premières saisons?

Je n’ai jamais eu aucune rancœur envers le coach. À un moment il faut être réaliste envers soi-même et je sais que je n’étais pas performant.

Mais tu ne jouais pas à ton vrai poste…

Oui et c’est vrai que j’avais parfois des regrets à ce niveau-là. On a eu plusieurs discussions avec le coach pour qu’il me fasse jouer en défense centrale, mais il avait besoin de moi à gauche. Et pour moi il n’y avait vraiment aucune injustice à ce que Iapichino soit devant moi dans la hiérarchie. Il était performant et l’équipe tournait bien. Je n’avais donc aucun souci par rapport à ça. Mon seul souci était que je voulais jouer à mon poste.

Et du coup comment expliques-tu ce revirement de situation que tu as connu cette saison?

C’est dû au fait que le coach m’ait donné ma chance en défense centrale. Il me semble que mon premier match dans l’axe était le déplacement à Vaduz au premier tour. J’ai ensuite pu enchainer les matchs et les bonnes performances et le staff s’est rendu compte que j’étais plus à l’aise à mon vrai poste. Ils le voyaient à l’entrainement mais sans n’avoir jamais réellement essayé en match. Et au final je fais une saison correcte.

Plus que correcte même!

Oui plus que correcte. Mais je sentais vraiment qu’il fallait que je puisse m’épanouir dans l’axe. Le poste de latéral est quand même très différent, il faut beaucoup plus participer au jeu, déborder.

Est-ce que l’arrivée de Gaël Clichy n’a pas aussi aidé à ce revirement de situation? Car on avait du coup deux arrières gauche de formation avec Mendy et lui.

Bien sûr. Quand il n’y avait qu’un arrière gauche de formation la doublure généralement c’était moi. Mais effectivement l’arrivée de Gaël m’a permis de me resituer dans l’axe.

Et au-delà d’avoir participé involontairement à relancer ta carrière, qu’est-ce qu’il t’apporte au quotidien?

De la sérénité, de la confiance. Et pas qu’à moi, à tout le groupe. Il nous donne beaucoup de conseils. Il a vraiment fait énormémeent de bien au groupe depuis son arrivée. Que ce soit sur le terrain avec ses performances où en dehors avec son ambition. On n’était pas très bien psychologiquement à un moment donné en début de saison et il nous a apporté une spirale positive, de l’enthousiasme et de la confiance.

Vous êtes aujourd’hui 3 défenseurs centraux à vous partager deux places. Quelle est ta relation avec Steve Rouiller et Vincent Sasso?

On s’entend vraiment, vraiment très bien (il insiste). Après le coach fait ses choix, il a instauré un turnover sur les derniers matchs et on l’accepte. On joue quand on est amené à jouer. Ce n’est pas toujours facile parce qu’on enchaine pas toujours deux matchs de suite, ce qui est important à notre poste. Mais au final ça a bien marché.

À quoi aspires-tu, aujourd’hui?

Je sais d’où je viens et avec la saison passée difficile que j’ai vécue, ça m’a vraiment fait un bien fou de jouer, psychologiquement. J’ai vraiment pu prendre de nouveau du plaisir, c’était gratifiant pour ma famille et moi. Du coup mon ambition est de continuer à jouer et faire de bonnes saisons avec le club.

Comment expliques-tu la réussite du club depuis trois saisons?

Je ne suis pas surpris. Le club a énormément d’ambition et travaille bien. On ne s’est jamais enflammé, on y est allé étapes par étapes. C’est vrai qu’on ne s’attendait pas en début de saison passéevà finir 4è, je mentirai si je disais le contraire. Mais au final on a fait une grosse saison et on a mérité notre 4è place.

On savait aussi que la deuxième saison dans l’élite serait plus difficile. Le club a bien fait son boulot au niveau de notre préparation l’été dernier et du recrutement. De notre côté on a aussi fait ce qu’il fallait avec le staff technique. Et au final on fait une saison encore plus réussie que la première.

Si on continue sur cette lancée on devrait donc finir deuxième la saison prochaine?

C’est sûr qu’on ne se privera pas si on peut finir deuxièmes mais il ne faut pas s’enflammer. Beaucoup de choses peuvent changer d’une saison à l’autre, il faut vraiment qu’on garde les pieds sur terre et faire les choses dans l’ordre.

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